Il fait bon vivre en Occident. Aucune guerre ne s’est produite sur son sol depuis plus de 70 ans et on y jouit de degrés de liberté et de dignité supérieurs au reste du monde. Evidemment, certains problèmes subsistent, mais ils ne sont ni assez nombreux ni assez graves pour attiédir la convoitise des citoyens d’autres contrées qui y voient l’eldorado ultime. Pourtant, les peuples occidentaux font de moins en moins confiance aux politiques qu’ils élisent eux-mêmes démocratiquement. Comment expliquer cet état de faits? La démocratie a subi une érosion sur plus de 2’500 ans – soit depuis ses origines athéniennes – pour se transformer en système politique qui donne le pouvoir à tous sauf au principal concerné: le peuple. C’est ce qu’affirme Murat Kunt, ex-professeur de physique à l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL), dans Démocraties bananières, son dernier ouvrage en date.

Le scientifique livre sur 115 pages une critique acerbe du déclin de nos régimes politiques occidentaux. Ces derniers ont perdu avec le temps leur essence propre, la souveraineté populaire, pour servir les élus et les dirigeants, deux groupes dont les aspirations diffèrent de celles du peuple. Dans cette spirale descendante où s’entrechoquent des intérêts divergents, le peuple n’a plus confiance ni en ses élus – qui surréglementent tous les domaines de sa vie, souvent de manière réactive et non proactive, et restreignent de fait son autonomie –, ni en ses dirigeants qui gouvernent pour «ceux qui crient le plus fort»: les multinationales et, plus généralement, quiconque détient l’argent.

Epris de méfiance, le peuple tend à revendiquer ses droits avant d’exercer ses devoirs, et perd ainsi la notion du travail et du rapport à l’autre. A qui la faute? L’auteur pointe du doigt trois principaux coupables. D’abord les politiques de réglementation des élus, chronophages et infantilisantes, qui endiguent la capacité du peuple à atteindre l’excellence, en empêchant chacun d’exercer avec liberté l’activité dans laquelle il est le meilleur, et entravent la bonne marche de certains secteurs, notamment la santé où les médecins se retrouvent forcés de perdre leur temps à remplir des tâches administratives plutôt qu’à soigner leurs patients. Ensuite, l’éducation, devenue inefficace à cause du laxisme des établissements scolaires et de la démission des parents qui, obligés par la conjoncture économique de travailler tous les deux, n’ont plus d’énergie à consacrer à leur progéniture. Enfin, les médias qui, au lieu de remplir leur fonction d’information et d’éducation, méprisent le peuple et l’abrutissent, et ne remettent en question ni leur travail ni le système qu’ils alimentent aveuglément. Libérés par la révolution internet, les médias manquent cruellement de réglementations – ce qui est paradoxal à une époque où l’on légifère même sur les questions les plus triviales – et donnent voix au chapitre à quiconque possède un clavier. Résultat: une dégradation de la qualité de la production journalistique qui laisse la porte ouverte à la prolifération d’informations non vérifiées, et une atteinte à la démocratie en facilitant l’aiguillage de l’opinion des citoyens au profit de pouvoirs politiques malveillants. Pour exemple, l’auteur rappelle comment les bots russes ont influencé la victoire de Donald Trump lors des élections présidentielles américaines de novembre 2016.

L’enchevêtrement de ces facteurs a aveuglé les démocraties occidentales qui, «trop occupées par leurs luttes intestinales pour accéder au “pouvoir”», ont été prises en otage par la mondialisation tout simplement parce qu’elles ne l’ont pas vu venir. Aujourd’hui, elles ont perdu leur autonomie et leurs marges de manœuvres et, en bonnes démocraties bananières, elles existent surtout pour exécuter les ordres des multinationales.

A priori un oxymore, l’auteur entend nous prouver que cette expression n’en est pas moins pertinente et actuelle. L’adjectif «bananière» est habituellement associé au mot «république» pour formuler un terme utilisé satiriquement pour désigner des systèmes dictatoriaux et corrompus, deux adjectifs auxquels s’oppose le principe de démocratie. Celle-ci ne serait donc plus qu’une tradition qui masque la dictature moderne engendrée et nourrie par la séparation entre le peuple, les élus et les dirigeants, bien que la dernière catégorie n’est qu’à peine prise en compte dans l’analyse de l’auteur. Murat Kunt reste principalement axé sur l’idée d’élus aux airs transcendants et d’un peuple désorienté et trompé, et adopte pour cela un discours accusateur et une écriture incisive, penchant parfois vers une clameur à la conspiration. Malgré cela, il nous livre une description sociétale détaillée et complète qui soulève de nombreuses questions essentielles, et ne manque pas de nous proposer, en guise d’antidote, un retour aux fondamentaux: l’éducation familiale, la responsabilisation du citoyen et la circulation libre du savoir.

Démocraties bananières, Murat Kunt, 2018.

Murat Kunt est un scientifique suisse né en 1945 à Ankara, en Turquie. Après avoir effectué son lycée à Istanbul, il a conclu ses études en physique nucléaire à l’EPFL, où il a enseigné jusqu’en 2008, par une thèse de doctorat sur la compression et la transmission d’images facsimilées. Il a écrit 17 livres, dont 16 scientifiques, et enregistré 16 brevets. Il publie aussi régulièrement des articles dans la presse papier dans lesquels il donne son avis sur la société et l’actualité.



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