Le Tessinois et Fribourgeois Sandro Arcioni va-t-il bientôt prendre la tête du Panathlon international, «le club service du sport» présent dans plus de 30 pays ? L’élection aura lieu le 22 mai 2016 à Anvers (Belgique), mais le district suisse lui a déjà accordé sa préférence dans un vote consultatif. L’homme entend mettre en œuvre un programme qui est dans ses cordes : le contrôle de la gouvernance du sport et de la lutte contre la corruption, en partenariat avec le CIO.

Au delà de ses compétences, Sandro Arcioni, 55 ans, fait valoir sa relative jeunesse – dans ce club, la moyenne d’âge est de 70 ans – pour dynamiser l’image du Panathlon International. Ce club service pour qui toutes les disciplines sportives doivent servir à «unir individus et peuples» ambitionne des buts éthiques et culturels : promouvoir les valeurs du sport comme moyen de formation et d’éducation de la personne. Il est d’ailleurs reconnu par le CIO comme «Organisme culturel méritant». Interview.

Quel est votre programme présidentiel, si vous êtes élu à la tête du Panathlon international et de ses 13’600 membres ?

Je vais tout faire pour que le Panathlon international acquière une vraie légitimité sur le plan international, et qu’il soit reconnu de tous. Tout d’abord par une proposition de contrôle de la gouvernance du sport et de la lutte contre la corruption, en partenariat avec le CIO. Deuxièmement, par le rajeunissement du Panathlon et la défense de notre devise «Unis par les jeux, éduquer par le sport». On doit défendre un sport propre. Mon souhait est également de donner une forte impulsion au Panathlon international par la création annuelle de quatre à six nouveaux clubs. Troisièmement, sur les plans continentaux et nationaux, laisser les districts et les clubs, sur les bases des valeurs panathloniennes, mener des actions et créer des évènements en fonction des particularités et des besoins locaux, tous en disposant du soutien du Panathlon International.

De plus, je désire revenir aux 6 langues (E,F,D,I,S,P) afin de faciliter les échanges entre tous les membres. Il sera aussi question de diminuer le montant des cotisations des membres, c’est-à-dire diminuer la redevance au Panathlon International. Cette diminution de revenus sera compensée par la contribution de sponsors.

 

Contrôle et gouvernance du sport dans le monde… Vous souhaitez la création d’un organisme spécifique pour cela ?

J’y travaille depuis plus de 10 ans en qualité d’enseignant-chercheur et de conférencier sur le domaine de la «bonne gouvernance», en préconisant la création d’une ONG indépendante qui pourrait se nommer «World Sport Gouvernance Agency» (WSGA). Son but serait de défendre la charte olympique, les principes de la bonne gouvernance et l’éthique au sein du mouvement olympique et du monde du sport professionnel et amateur. Dans ce milieu associatif, elle fonctionnerait un peu comme une société d’audit.

 

A votre avis, qui devrait créer cette agence ?

L’idéal serait, comme cela a été le cas pour l’Agence mondiale antidopage (AMA), que l’ensemble des fédérations internationales, y compris le CIO, ressentent ce besoin et se mettent autour d’une table avec la volonté de créer quelque chose de vraiment indépendant. Durant les cinq ou six premières années, un financement du CIO serait nécessaire. Mais très vite l’agence deviendrait totalement indépendante. Elle serait tout simplement financée par les contrôles et révisions qu’elle organise. Elle pourrait alors rembourser le prêt octroyé par le CIO.

 

En quoi est-il vraiment nécessaire de se préoccuper de la gouvernance des fédérations sportives ?

Le sport est d’intérêt public et son fonctionnement devrait être transparent. Prenons l’exemple de la FIFA, la Fédération sportive internationale de football. Sur de nombreux points, le commun des mortels a l’impression que son fonctionnement est opaque.

Officiellement, c’est une association à but non lucratif, pas soumise aux mêmes règlements juridiques que les entreprises privées. Or elle brasse un chiffre d’affaires de plus de quatre milliards de dollars, et elle touche l’ensemble du monde.

 

En fin de compte, actuellement, qui gouverne le sport ?

C’est extrêmement complexe. Il y a le système démocratique de la fédération elle même mais également l’économie, les médias, l’argent des droits télévision, les sponsors… Pour croiser les analyses, j’utilise les réflexions de la gouvernance d’un autre réseau mondial : l’internet. Car la gouvernance du sport est tout aussi complexe que celle du web. En 2009, j’ai élaboré une «Analyse des risques et des menaces du Mouvement olympique pour ces dix prochaines années».

 

Quelles sont donc ces menaces qui pèsent sur le Mouvement olympique et les fédérations sportives ?

Aujourd’hui, les fédérations ne s’en sont toujours pas rendu compte, si le sport ne déclare pas patte blanche en se dotant de règles de gouvernance qui lui apportent un fonctionnement transparent, eh bien, c’est l’Etat, le régulateur par excellence, qui mettra de plus en plus sa mainmise sur le sport. Quelle liberté nous restera-t-il ?

Les fédérations internationales ont une peur d’enfer d’avoir quelque chose au dessus d’elles. Mais ce que je propose n’est pas une mainmise, c’est l’accompagnement vers une harmonisation. Si on ne le fait pas, c’est l’Etat qui va le faire, il n’y a aucun doute là-dessus. Moi je préférerais que le monde du sport se régule par lui-même.

 

Les craintes d’une mainmise de l’Etat sur les hautes instances sportives sont-elles réellement fondées ?

La mainmise de l’Etat se prépare à Bruxelles où la Commission européenne est chargée d’analyser la transparence du sport. Or celle-ci a besoin d’argent, tout comme l’Union européenne. Si elle trouve que le sport n’est pas net, elle pourrait décider de répartir en trois parties les droits payés par les télévisions: un tiers au fisc, un tiers aux organisateurs et un tiers à la fédération européenne ou internationale. Et, sur ce dernier tiers, la plus grande partie serait redistribuée aux pays non organisateurs. La Commission étant un organisme qui ne touche théoriquement que les pays européens, il faut également faire attention que ça ne déborde pas sur le sport international.

 

Vous évoquez aussi des problèmes de gouvernance en matière de dopage…

Dans ce domaine, les fédérations ont la liberté d’organiser leurs contrôles, avec leurs règles. Résultat : les sanctions sont très diverses. Dans le cyclisme, vous êtes suspendus pour deux semaines, deux mois au maximum. Dans le tennis, on vous porte malade pour deux mois. Le ski nordique, c’est deux ans, comme pour l’athlétisme. Mais un athlète suspendu peut immédiatement faire du triathlon. Et pour le football, c’est selon la décision de la FIFA elle même… Cela ne va pas. Pour tous les sportifs, il devrait y avoir suspension à vie, avec obligation de rendre tout ce qui a été gagné, argent des sponsors, primes de matchs, coupes, channes, etc. ça ferait réfléchir !

 

…et le dopage devient lui aussi l’affaire des Etats ?

Les Etats ont effectivement commencé à s’y mêler. La France d’abord, où la ministre communiste de la jeunesse et des sports, Marie-George Buffet, avait fait de la lutte contre le dopage son cheval de bataille. D’autres pays ont introduit des lois extrêmement dures en matière de dopage, mais elles varient d’un Etat à l’autre. La Suisse est très en retard, parce que, pays de la pharma, elle n’a pas forcément d’intérêt à sévir. Tout en sachant très bien que, par exemple, l’EPO, destiné aux EMS, va ailleurs…

Sur le terrain, en absence d’harmonisation, les choses sont extrêmement compliquées. En cyclisme, par exemple, qui s’occupe d’un Américain membre d’un team luxembourgeois ayant couru en Italie où il s’est fait prendre pour dopage après contrôle du sang, et qui est déjà en France en train de courir ? De plus, lorsqu’un cycliste se fait prendre pour dopage, il va de suite devant un tribunal pour invoquer une entrave au droit au travail car, dans pratiquement tous les pays, il n’est pas possible d’interdire à quelqu’un de travailler… Deux semaines plus tard, il est à nouveau sur le vélo. Je caricature à peine.

 

Qui devrait prendre en mains la question du dopage ?

Je pars de l’idée que l’on doit créer une agence mondiale pour le contrôle de la gouvernance du sport, qui s’occuperait de l’harmonisation des peines du dopage, ceci étant finalement un problème de gouvernance. Le CIO incite déjà les pays à remettre à l’agence mondiale antidopage, l’AMA, la compétence du contrôle. On a compris qu’il ne faut pas laisser chaque pays faire le contrôle de ses athlètes. L’Espagne, par exemple, comme d’autres pays d’ailleurs, n’a aucun intérêt à faire du contrôle antidoping à ses meilleurs athlètes. Alors que font les contrôleurs ? Ils prennent le dixième ou le quinzième, jamais le premier. Ou alors les résultats auront raté, ils ne seront pas exploitables…

 

Dans quels autres domaines l’agence mondiale pour la gouvernance du sport aurait également un rôle d’harmonisation ?

Comme dans l’entreprise privée, il s’agit de pouvoir harmoniser les fonctions. Les différents titres des fonctions doivent être les mêmes d’une fédération à l’autre, afin que lors de discussions les représentants des divers organismes aient les mêmes responsabilités sur le plan décisionnel.

Harmonisation des jugements, aussi. Certaines fédérations n’ont même pas d’organe de recours, si bien que les gens s’adressent directement au tribunal civil. Cela ne va pas. Il y a aussi la durée des mandats des présidents. A mon avis on devrait autoriser des périodes de deux fois 4 ans (rythme des JO), éventuellement une fois de plus, ce qui amènerait à un grand maximum de 12 ans. Dans le sport, l’idéal serait de huit ans.

 

Des contrôles dans le domaine financier aussi…

Il faut établir la transparence et la traçabilité des flux d’argent. Les problèmes se passent aux interfaces. Lorsque un million est transféré d’une fédération internationale vers une fédération nationale, je suis sûr que c’est un million qui sort, mais pas certain qu’un million entre à la fédération nationale. Il doit y avoir une transmission automatique d’information, dans la transparence, et le lien entre les deux. Souvent ce lien n’est pas établi, et ce ne sont d’ailleurs pas les mêmes contrôleurs qui s’en occupent. Qui pourrait faire ce contrôle, si ce n’est un organe supérieur ?

 

Et le CIO, il a aussi des problèmes de gouvernance ?

C’est la même chose. Il fonctionne en partie par commissions (de gouvernance, d’éthique, etc). Mais ces commissions ont-elles les moyens nécessaires ? Non. La preuve est que le CIO dit ne pas vouloir frustrer les fédérations internationales. En fait, il ne donne pas d’ordres ou de prescriptions, hélas, seulement des incitations, des recommandations. Il estime que les instances sportives dirigeantes ne peuvent être sujettes à une quelconque ingérence. Le risque, pour le CIO, est qu’il ne soit plus régulé par des instances sportives, mais par les gouvernements ou par l’Union européenne.

 

Comment mettre en place une bonne gouvernance ?

La gouvernance s’organise en cinq niveaux. Il y a d’abord la couche opérationnelle, celle qui concerne le fonctionnement à court terme et qui relève de la direction. Au deuxième niveau, la couche stratégique, dévolue au conseil d’administration. Troisièmement, la couche de régulation, en relation avec l’organe de révision ou l’Etat. La quatrième concerne l’harmonisation, comment travailler avec les homonymes, par exemple les rapports entre une fédération de football avec une fédération de basket. Enfin la cinquième couche, la plus complexe, c’est la métagouvernance: comment fonctionner dans le milieu international, entre organismes, en reconnaissant les forces et faiblesses des différents protagonistes.

 

Quelles sont les conditions d’un bon management sportif ?

C’est déjà de bien connaître l’ensemble du mécanisme de la gouvernance. C’est complexe. C’est, finalement, bien comprendre comment fonctionne le monde du sport, avec quels partenaires ou parties prenantes. On ne peut pas traiter de la même manière des salariés, des bénévoles et des élus. Cela fait déjà trois populations à gérer au sein d’un club sportif.

Ensuite, il y a les sponsors. On ne peut pas seulement prendre l’argent et ne rien donner. Ils ont droit à certaines choses, mais pas à tout. Il y a aussi les partenaires gouvernementaux. Comment agir avec eux ? Il y a les médias, au sens large du terme.

Je vais plus loin en englobant les médias électroniques, toute la partie gestion des paris sportifs. Prévenir les trucages des paris qui peuvent consister par exemple à payer le gardien pour qu’il encaisse un but. Il existe aussi des trucages par faux résultats sur internet. Mais là il ne s’agit plus d’un problème de sport mais de police et d’instances judiciaires.

 

Que changer dans les organisations sportives ?

Si on prend les organisations de type club, il faut y apporter plus de professionnalisation. Je ne dis pas cela dans le sens salarié du terme, mais que les collaborateurs aient de meilleures connaissances et compétences, pour éviter de faire des bêtises.

Par exemple, dans les clubs, on exonère souvent l’entraineur de toute cotisation. Survient un accident avec un jeune athlète. Si l’entraîneur responsable n’a pas payé la cotisation, l’assurance du club ne va pas fonctionner. Pour éviter ce problème, il suffit de demander à l’entraîneur de payer la cotisation, quitte à ce que le club le rembourse.

Dans les grandes organisations comme la FIFA, c’est très professionnel. La Fédération internationale de lutte amateur, c’est une autre affaire…

 

Vous connaissez bien Sepp Blatter, que vous tutoyez. Et vous l’avez conseillé ?

Le 8 novembre 2010 déjà, j’ai envoyé une lettre à Sepp Blatter pour l’inciter à adhérer à un projet de contrôle de gouvernance du sport mondial et d’en augmenter la transparence. Je l’ai conseillé sur divers points. Une partie de mes conseils ont été pris en considération en corrigeant ce avait trait à l’opérationnel. Malheureusement, il n’a pas modifié tout ce qui avait trait au stratégique. Par exemple, dans un système démocratique, il y a séparation des pouvoirs entre le stratégique et l’opérationnel. Pourquoi reste t-il un « président exécutif » alors qu’il est élu et par sa position de président, il détient, avec l’assemblée générale, le pouvoir stratégique ? S’il avait changé ce point, sa situation aurait été meilleure aujourd’hui.

 

Vous l’avez également incité à organiser des contrôles ?

Ce qui entre et sort de la FIFA est contrôlé, il s’agirait de pouvoir disposer de contrôles de bout en bout ! Par exemple, l’argent destiné à un projet footballistique dans un pays du sud devrait faire l’objet d’une contrôle jusqu’à l’aboutissement du projet. Il est bien que dans un système fédéral (démocratique) chaque fédération dispose de son autonomie (internationale, nationale, régionale, …) mais l’argent du sport doit revenir au sport. Donc, en dépit d’une «organisation fédérale», le contrôle de bout en bout est nécessaire.

Je lui ai aussi suggéré de transformer les dernières coutumes en règles (mesurables). Les pays riches doivent par exemple aider les projets footballistiques des pays du sud. Or une coutume veut qu’un pays qui a reçu l’aide d’un pays riche devrait lui donner sa voix. Cela doit être mesuré. Qu’on dise par exemple qu’on n’a pas le droit d’aider plus de trois projets, et que les projets ne doivent pas apporter plus de trois voix en tout. Dans ce cas, on n’aurait pas les histoires qu’on a eues à Londres pour l’attribution du Mondial.

 

Toujours au sujet de Sepp Blatter, vous avez dit aurait fallu le garder à la tête de la FIFA, pourquoi ?

Oui parce que, dans ce monde, comme on l’a vu avec Sadam Hussein ou Mohamed Kaddafi, c’est le chaos qui lui succède. La meilleure solution pour la FIFA aurait été que Sepp Blatter termine son mandat ! Il a tout de même été élu et qu’il entame une série de changements. Il était le seul à pouvoir le faire, avec ses connaissances approfondies du football mondial.

D’autre part, c’est une guerre purement économique. Depuis l’affaire de l’or des Juifs, les Etats-Unis tirent systématiquement sur la Suisse. Ils ont cassé le secret bancaire. Et aujourd’hui, ce qui les dérange, c’est que toutes les fédérations internationales sont en Suisse. Ils se sont dit : «Blatter est affaibli, tirons sur Blatter». Il y a eu les demandes d’extradition de plusieurs hauts responsables de la FIFA, et la conseillère fédérale Simonetta Sommaruga a donné son accord dans les 48 heures. C’est un truc de fou, cette emprise américaine. La prochaine étape, ce sera sera le serteur de la pharma avec en ligne de mire : Novartis, puis le secteur de l’eau avec Nestlé.



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