Au 1er juillet prochain, la Fédération Internationale de Football Association (FIFA) va autoriser le port du voile sur tous les terrains de football de la planète. Cette décision agite les microcosmes du football ici et ailleurs depuis plusieurs semaines. Bien évidemment, elle alimente les critiques visant l’influence croissante des pétromonarchies sur l’une des plus grandes institutions sportives mondiales, des critiques déjà exacerbés depuis la désignation du Qatar comme organisateur de la Coupe du monde 2022 et suite aux nombreux commentaires sur les conditions de travail «extrêmes» des chantier des futurs stades qataris.

En réalité, une première précision s’impose, il ne s’agit pas d’une décision de la FIFA stricto sensu. Les «règles» du football mondial sont en effet du ressort de l’International Football Association Board (IFAB), organisme indépendant qui regroupe des représentants de la FIFA mais surtout des représentants des associations britanniques, qui ont proposé la première codification du football au courant du 19ème siècle. Datant de 1886, l’institution a donc été fondée 18 ans avant la FIFA, et cette dernière n’a dans ses attributions que la responsabilité de «l’application» des règles du jeu. Actuellement, la FIFA possède quatre voix au sein de l’IFAB alors que chacune des associations britanniques en possède également une, obligeant les dirigeants à trouver du consensus pour obtenir la majorité des 4/5ème, nécessaire à tout changement dans les règles.

Deuxième précision, si les médias, notamment francophones, se sont focalisés sur le voile, il s’agit en fait d’inscrire les symboles religieux «portés sur la tête» dans le corpus de règles du football, ou plutôt – pour reprendre la rhétorique des communicants de la FIFA – d’éviter les discriminations qui pourraient découler du port de ces signes religieux et d’ainsi favoriser l’universalité du football. La décision ne vise donc pas explicitement les femmes, mais aussi les hommes et notamment les individus des communautés «Sikhs» qui furent à l’origine de la demande et des essais menés au Canada depuis deux saisons. In fine, l’ambition est bien de rompre quelques dernières frontières à la pratique qui peuvent exister dans certains pays émergents de la planète football, notamment l’Inde ou au Moyen-Orient, pour assurer le développement universel du jeu.

Mais faut-il y voir une continuation d’un processus de désenchantement du monde et de banalisation du «fait religieux» à l’œuvre depuis plusieurs siècles? Ou bien est-ce que cette décision s’insère dans un retour au premier plan des enjeux religieux, tel que nous le connaissons depuis quelques années?

S’il est difficile de trancher ces questions, après le 1er juillet, tant sur les femmes ou sur les hommes, ce sont bien les symboles religieux qui risquent de devenir plus visibles sur les terrains de football, alors même que la religion y est déjà très présente par l’intermédiaire de ces joueurs qui se signent abondamment à l’entrée sur le terrain, au moment de marquer un but ou bien au coup de sifflet final, conjuguant croyance, rituel superstitieux et affichage politique maquillé.

Dans cette veine, tout le monde se souvient du «I Belong to Jesus» affiché par le joueur brésilien Kaka en 2007 lors de la finale de la Ligue des champions, ou encore de l’attaquant du Sénégal El-Hadji Diouf qui avait profité de la médiatisation du Mondial 2002 pour dévoiler le portrait d’un théologien musulman du 19ème siècle.

Comme nous le soulignions précédemment, alors que les essais ont été demandés par des communautés sikhs, c’est autour du voile et donc de l’islam que les crispations se font ressentir. Les débats sont notamment très tendus en France, patrie de la laïcité républicaine «intransigeante», où les institutions du football (Fédération Française de Football et Ligue de Football Professionnel) s’opposent à la décision de la fédération internationale au nom des «principes constitutionnels et législatifs de laïcité», risquant des représailles pouvant aller jusqu’à la suspension de leurs équipes nationales de toutes compétitions internationales. Ainsi, le président de la Ligue de Football Professionnel a rappelé, dans un communiqué diffusé par l’AFP, «que la charte olympique exclut tout signe religieux, [et que] cette autorisation va à l’encontre du droit des femmes et menace la neutralité d’un football préservé des querelles religieuses et politiques».

Surtout, l’opposition française s’insère dans une longue histoire de débats sur le voile et sur l’autorisation de la présence des symboles religieux dans l’espace public, elle recentre le débat et les crispations autour du voile et par extension de l’islam. Dans d’autres pays, les débats sont pourtant moins exacerbés, ainsi en Angleterre où la société repose sur un multiculturalisme très large, met-on davantage l’accent sur «l’entrée dans le jeu» que les nouvelles dispositions vont entraîner pour de nombreux groupes sociaux jusqu’ici discriminés, et de nombreux articles de journaux ont mis en avant les témoignages de footballeurs et de footballeuses enchantés des nouvelles règles.

Si l’on a assez peu entendu les représentants des pays musulmans ou hindous, il apparaît que la satisfaction domine également, notamment en Iran. Pour mémoire, l’association nationale de ce pays avait porté plainte contre la FIFA en 2012 pour l’exclusion de ses joueuses portant un voile, initiant également les réflexions ayant abouti voici quelques semaines.

Sans chercher à exacerber les spectres du «choc des civilisations», il semble pourtant qu’une nouvelle fois les prophéties de Huntington, soulignant que « les frontières entre culture, religion et race sont désormais des lignes de fracture » se réaffirment, ici dans la sphère sportive. Ce faisant, il est légitime de se demander si la FIFA cherche à réduire ces frontières qui sont éminemment politiques, ou si les intérêts de l’institution sont ailleurs.

En effet, la FIFA semble se retrouver prise dans une sorte de piège en cherchant à redéfinir les frontières entre religion et politique. Selon une chronologie qui ne doit rien au hasard, l’institution a, dans le même temps qu’elle autorise les symboles religieux, réaffirmé son opposition à la divulgation de message politique sur les terrains de football. Mais la religion n’est-elle pas politique ? Le voile, la kippa ou d’autres couvre-chefs imposés par diverses religions, ne sont-ils pas autant de messages politiques ? Le respect d’un précepte religieux n’est-il qu’individuel ?

S’il ne nous appartient pas de préjuger des intentions des dirigeants du football, cette prise de position donne des arguments à ceux qui s’inquiètent des liaisons dangereuses qui peuvent se nouer entre religion et football. Ainsi, il ne faut pas perdre de vue qu’il s’agit aussi pour l’une des plus grandes fédérations sportives de la planète de réaffirmer l’un de ses buts premiers, à savoir la diffusion de la pratique du football à l’ensemble de la planète. Et s’il est souvent peu considéré par les intelligentsias de tout bord, le football reste sans doute l’un des agents les plus puissants de la mondialisation et un vecteur de l’uniformisation de la culture sur tous les continents.

Malgré les légitimes protestations des associations féministes qui luttent contre les discriminations subies par les femmes en terre d’islam, la décision de la FIFA n’ouvre pas en soi le football à l’obscurantisme religieux. En effet, par-delà ce que de nombreuses expertes et de nombreux experts peuvent en penser, le football ne possède aucune vertu intrinsèque, il est une pratique sociale dont les buts et les usages s’ajustent aux intérêts de ses acteurs. Guidés par la recherche du profit et l’expansion du jeu, les dirigeants de la FIFA et de l’IFAB proposent en fait un élargissement des conditions de participation, où la religion ne serait plus une frontière.

Cependant, alors que l’islam entretient des rapports conflictuels avec l’Occident depuis plusieurs siècles et plus encore depuis le 11 septembre 2001, il nous appartient d’assurer une vigilance sérieuse autour de cette brèche que l’institution vient de faire dans son « apolitisme » séculaire. Car, quoi qu’elle en dise, par un rappel – presque désespéré – de l’apolitisme des terrains de football, l’officialisation du port du voile est bien un « geste politique » et ouvre une nouvelle ère de l’histoire du football mondial.



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