Ma grand-mère maternelle est algérienne, elle est allée vivre au Maroc après son mariage avec un marocain. Quelques années après la guerre d’Algérie est déclarée. Je l’ai interviewée parce que j’étais curieux de savoir comment elle a vécu la guerre en sachant qu’elle vivait juste à côté, à la frontière.


– Que faisais-tu quand tu as appris que l’Algérie était en guerre en 1954 ?

Alors, au début on n’y croyait pas vraiment parce qu’on vivait au Maroc. C’est un peu plus tard, en écoutant la radio, sur la station « Sawt El arab » qu’on a pris ça au sérieux. On sentait qu’on ne rigolait plus et puis c’était illustré par une musique plutôt dramatique. Mon frère commençait ses études de médecine en Algérie. Ils ont demandé aux étudiants d’arrêter les études et de monter à la montagne.

– Et comment les civils, dans le camp algérien, percevaient la guerre ?

On appelait les résistants, ceux qui étaient dans la montagne les moujahidines qui attaquaient les soldats français. Et on appelait les soldats français les terroristes. Les hommes cultivés ne sont pas restés longtemps en montagne.

– L’affrontement était donc entre les soldats français et les résistants algériens ?

Le fils d’un de nos voisins est parti rejoindre la résistance. En réponse, notre voisin a été assassiné par « la main rouge ».C’était une organisation de l’armée française qui est responsable de beaucoup d’attentats pendant la guerre d’Algérie et en Afrique du Nord dans les années 1950.

Il y avait aussi le Front de Libération National (FLN) qui était le côté politique, qui achètait les armes, et l’Armée de Libération Nationale, qui était le côté militaire.

– C’était donc tout le peuple algérien qui s’est opposé en masse à la présence française sur leur territoire ?

Oui, il y avait beaucoup de gens qui ne voulaient pas que la France reste en Algérie. Il y avait aussi une partie qui voulait que rien ne change. Ils n’étaient pas très chaud pour la guerre. Ces gens-là, on les appelait les vendus. Beaucoup d’entre eux ont été tués par les moujahidines. D’autres se sont enfuis en France, où ils ont été méprisés et rassemblés dans des ghettos. D’autres ne croyaient pas en la victoire de l’Algérie. Ils étaient persuadés que la France allait gagner, qu’on forçait à payer pour financer les dépenses du FLN.

– Tu as vécu la guerre de loin, en en entendant parler à la radio alors ?

On était à côté de Oujda, dans un village qui s’appelle Ahfir. Les soldats algériens venaient chez nous à la maison. On leur lavait le linge. On leur donnait à manger. On était très motivé. On chantait des chansons. Et en échange ils nous informaient sur ce qui se passait sur le front. A la fin de la guerre, tous les livres qui en parlaient avaient été censurés. On les lisait en cachette. La maison dans laquelle on habitait avec mes parents, mon frère et moi a été bombardée. Heureusement il n’y a pas eu de victimes.

– Est-ce que tu aurais voulu t’investir plus ?

Oui bien sûr, je voulais moi aussi aller à la montagne.

– Et qu’est-ce qui t’en a empêché ?

Il y avait des femmes qui rejoignaient les moujahidines. Seulement c’était impossible. J’avais un père très sévère qui s’y opposait. En plus, j’étais mariée et j’avais des enfants.

– A la frontière, est-ce que vous continuiez à vivre de la même façon ?

Oui, avec la peur, avec un couvre-feu, mais on continuait à vivre de la même façon. Même en Algérie, la vie ne s’est pas arrêtée. Ils vivaient avec la peur, mais ils vivaient quand même.

– Comment vous avez appris la fin de la guerre ?

Ce n’est pas arrivé du jour au lendemain. On entendait parler des négociations qui ont duré très longtemps et les membres du FLN sont restés très fermes.

– Et tu as attendu combien de temps avant de pouvoir retourner en Algérie ?

Ma famille est revenue tout de suite après la fin de la guerre. La majorité des Algériens sont rentrés. Peu sont restés au Maroc. Comme j’étais mariée avec des enfants, j’ai dû attendre les vacances d’été de l’année suivante.



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