Dimanche 14 février 2016, peu avant minuit. La longue file d’attente à l’entrée du camp de réfugiés de Preševo, au sud de la Serbie. Des familles qui se suivent, rassemblement de toutes les générations : du nourrisson de sept jours né dans un camp grec à la grand-mère tenant à peine sur ses faibles jambes. La fatigue qui se lit sur les visages. La lassitude. Le trop-plein. Depuis combien de temps sont-ils en chemin ? Depuis combien d’heures patientent-ils, debout, dans le froid mordant de ce mois de février ? Ils ont cessé de compter. Cela vaut mieux. L’ignorance est parfois préférable à la cruelle réalité.

Soudain, au milieu de cette misère, on entend s’éveiller une lueur d’espoir. Le rire d’un enfant, innocent, cristallin. Mes doigts qui vont et viennent, de lui à moi, dans une poursuite de chatouilles. Une fillette qui s’approche de nous pour rejoindre son compagnon dans un concerto de rires qui s’amplifient pour bientôt réchauffer toute l’atmosphère. Tous se figent. Les yeux s’emplissent de larmes qu’ils ne laisseront pas couler. Les cœurs s’embaument de cette douce musique. Chacun accueille avec reconnaissance cette parenthèse de vie et d’espoir, bouffée d’oxygène au milieu d’un quotidien bien sombre.

C’était un jour comme les autres à Preševo. Des réfugiés transitaient par ce camp, en chemin vers une Europe tant souhaitée, rêvée, idéalisée. Ce n’était que le rire de deux enfants innocents. Et pourtant, là-bas, ce sont ces moments-là qui sauvent de la folie, rappelant que l’humanité ne s’est pas encore totalement éteinte.

Un mois durant, j’ai travaillé à Preševo, soutenant au mieux migrants et réfugiés aux côtés de Borderfree. Travaillant à l’extérieur du camp, cette petite association a l’avantage de ne pas avoir a demandé de passeport à ceux qui cherchent un refuge, à ne pas trier arbitrairement selon la nationalité : chacun est le bienvenu dans la tente, tous ceux qui s’y présentent reçoivent, soupe, pain, œuf et le fameux chaï. Autre avantage à travailler pour une petite structure : la flexibilité que nous avons et la possibilité d’adapter nos activités aux besoins sans cesse en évolution. Distribution de nourriture, accueil des nouveaux arrivants de Macédoine, assistance au départ des bus et des trains vers la frontière croate, offre de refuge pour la nuit, animation d’activités, recherche d’assistance médicale ou linguistique, distribution de vêtements, aide pour l’administration bancaire, pas deux journées ne se ressemblent, pas deux nuits ne sont similaires, la spontanéité et la diversité font loi.

En un mois, j’ai assisté à une complète métamorphose du camp de Preševo. A mon arrivée à la mi-février, c’était un camp de transit. Syriens, Iraquiens et Afghans y passaient le temps d’un chaï, d’un repas, d’une nuit peut-être, puis continuaient leur chemin. Chaque jour des centaines de personnes arrivaient, d’autres partaient, flot continu de réfugiés n’aspirant qu’à offrir à leur famille un avenir sûr et paisible.

Les Afghans ont alors vu les portes se fermer devant eux. Les états de la route des Balkans ont entamé un jeu dont personne ne saisissait les règles, ouvrant et fermant les frontières selon leur humeur, sans crier gare, ignorant les milliers d’âmes innocentes dont le destin était en jeu. Preševo fut déserté. Le calme plat précédent la tempête. Ceux arrivés jusque là continuèrent leur route vers le nord ; la Macédoine et la Grèce bloquaient injustement les autres, les empêchant d’arriver jusqu’à nous. Triste ironie : internet nous rendait témoins de la situation désastreuse dans les camps surpeuplés de l’autre côté de la frontière. Le notre était vide. Goutte d’eau dans l’océan d’incohérences et d’évènements incompréhensibles qui ponctuent le difficile chemin de réfugiés et migrants.

Et puis ce fut le début de la fin. Suite de décisions et d’actes aussi tristes que grotesques venant d’Europe et de Turquie. Les frontières qui se ferment chaque jour à de plus nombreuses personnes. L’impossibilité de poursuivre son chemin sans le nouveau papier d’enregistrement distribué par la Grèce. Des Syriens stoppés selon leur région d’origine, certaines zones du pays sont-elles donc vierges de tout risque ? Je doute que les politiciens ayant dessiné la carte de ces provinces sures choisissent d’y passer leurs prochaines vacances familiales. Des personnes ayant presque atteint leur destination aléatoirement renvoyées en arrière. Des milliers de personnes bloquées, et personne pour leur dire de quoi leur lendemain sera fait. Comme tant d’autres, le camp de Preševo a alors rapidement dû adapter ses infrastructures aux besoins des personnes qui risquent d’y rester plusieurs jours, semaines, mois. Qui sait ?

Des décisions d’une Europe peureuse et capricieuse dépend la vie de milliers de personnes. Et cette Europe qui prend les décisions est bien confortablement installée dans un building flambant neuf. Je refuse de perdre tout espoir en l’humanité et ose espérer que si politiciens et chefs d’état se rendait à Preševo, rencontraient les innocents avec les vies desquels ils jouent, alors ils réfléchiraient à deux fois avant de ne fermer leurs portes et d’ériger de nouveaux murs. En attendant ce jour, je n’aurai de cesse de démontrer à ceux dont je croiserai la route le long des Balkans qu’il reste encore des miettes d’humanité ainsi que de partager mes rencontres et expériences afin de sensibiliser l’Europe au sort qu’elle inflige à ses frères.



Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.