Le prochain grand film suisse se trouve peut-être dans la tête d’un jeune cinéaste qui peine à financer son projet. Pour faciliter le passage du court au long-métrage, un groupe de réalisateurs demandent de l’argent public spécifiquement dédié à la relève.

Un film de science-fiction à petit budget en noir et blanc, s’inspirant de paysans pauvres mangeant des chiens pour survivre, ce n’est pas exactement la définition d’un film facile à produire. C’est pourtant le projet que le réalisateur suisse Mirko Bischofberger présentera dans quelques jours aux Journées cinématographiques de Soleure. Après une première fiction en 2012 – sur une touriste chinoise découvrant la campagne italienne -, Dog Men est la seconde qu’il tourne avec son frère Dario. Deux productions en deux ans, bon rythme. D’autant plus que les œuvres de science-fiction, comme la plupart des films de genre, sont parmi les plus délicates à financer.

Lorsqu’il ne réalise pas, Mirko Bischofberger est conseiller scientifique pour le Fonds national suisse. Issu d’une formation académique, le cinéaste décrit le saut entre les courts et un premier long-métrage, comme de « demander à un étudiant en master de devenir professeur d’université ». Pas fataliste, il a décidé, avec un groupe de réalisateurs, majoritairement alémaniques, de se lancer dans le lobbying politique pour combler ce vide. De Locarno à Berne, en passant par les cinémas indépendants, le Swiss Fiction Movement a « fait le tour de la Suisse », militant tout l’automne « pour un meilleur soutien des premiers films ». « Petits budgets, jeunes talents, grands films, » le slogan contient la recette.

Au festival de Locarno, ils ont si bien bousculé les habitudes du milieu que l’Office fédéral de la culture a dû se positionner en dernière minute sur leur projet lors de sa traditionnelle conférence de presse. Une petite réussite, mais qui a fait son chemin. Les jeunes cinéastes ont depuis élargi la liste des sympathisants de leur manifeste et ont été reçus à Berne pour discuter de la création d’un fonds de financement annuel de 3 millions, à distribuer entre dix longs-métrages, avec des conditions d’octroi assouplies. Porte-parole du groupe, Mirko Bischofberger se dit satisfait, même s’il n’y a « rien de concret ».

Parmi les signataires, le Genevois Xavier Ruiz termine son troisième film, « Sweet Girls », qu’aucune institution publique n’a financé, mais qui vient de trouver un distributeur. Il a signé par conviction, parce qu’« en Suisse, que ce soit le premier ou le dixième film, on repart toujours de zéro. Il n’y a pas d’évolution positive ou négative en fonction du résultat. » Comme les frères Bischofberger, Xavier Ruiz travaille en binôme. Avec Jean-Paul Cardinaux, ils ont mis la majorité du budget de leur poche pour faire vivre ce film sur deux adolescentes genevoises qui décident de tuer des retraités pour résoudre la crise du logement dans leur cité. Impossible d’en faire une critique, il n’est pas encore sorti, mais le fait qu’il existe est déjà un petit miracle en soi.

Les membres du Swiss Fiction Movement n’attendent pas que l’argent public tombe du ciel — ils prouvent par leurs réalisations que la relève est active. Ils pensent par contre que leurs conditions de travail pourraient être améliorées et la diversité des productions accrues : « Si nous produisons dix longs-métrages à petit budget chaque année, explique Mirko, en quelques années nous aurons un ensemble substantiel de projets et de nouvelles signatures émergeront certainement. Nous voulons juste utiliser le potentiel existant. » L’intérêt d’un tel soutien est évident pour les cinéastes, mais les spectateurs devraient également être gagnants, avec une offre plus importante, mais surtout plus diversifiée.

Faire bouger les choses, encore plus quand il est question d’argent, ne va pas sans conflits. Les principaux sceptiques, analyse Mirko Bischofberger, sont les producteurs. Bien qu’ils travaillent main dans la main avec les réalisateurs pour trouver des financements, ils craignent que le système change. « Pourtant on ne met pas en danger leur terrain de jeu. On demande aussi des contrats, juste avec des salaires moins élevés. » Le manifeste prévoit la création d’une nouvelle catégorie budgétaire, pour laquelle les revenus des collaborateurs puissent être réduits de moitié. Elena Tatti, productrice de Box Productions à Renens, s’est opposée à cette idée dans l’émission Forum : « Le petit budget n’est pas une façon de produire des films favorables à la professionnalisation du cinéma. Les films à 300’000, 400’000 francs ne permettent pas à l’industrie de se développer. » Elle souligne par ailleurs que les soutiens fédéraux font déjà une bonne place aux productions de la relève, comme le confirment les documents officiels.

Pour appuyer leurs démarches, les signataires sont allés regarder ce qui se fait déjà à l’étranger. La Biennale de Venise a créé un programme de développement de premiers films en partenariat avec Gucci, les Britanniques bénéficient de la plateforme Microwave, véritable laboratoire dédié aux petits budgets. Argument d’autorité : « Ça existe même à Hollywood, où il y a des types de contrats différents en fonction du budget ». Si même les champions du film à centaines de millions peuvent s’adapter à des financements différents, pourquoi pas les Suisses ?



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