Il est des principes que l’on tient pour acquis juste parce que notre vision du monde s’effondrerait s’ils ne l’étaient pas. Les droits universels, cette idée que tout homme, partout et en tout temps dispose de droits inaliénables ne pouvant lui être niés, en font hélas partie.
Pour nous, petites gens occidentaux, les droits humains ont quelque chose de sacré. Ils incarnent les plus hautes aspirations morales, rien ne saurait remettre en question leur bien-fondé ou leur universalité. Et le premier qui aurait l’audace de dire le contraire passerait aussitôt pour un fieffé scélérat.
Pourtant, derrière nos convictions inébranlables se cache une réalité toute autre : il n’existe aucun consensus universel sur ce que sont les droits humains. Ou plutôt sur où ils commencent et où ils s’arrêtent. Leur définition, aussi bien que leur légitimité, sont sujets à caution et font l’objet d’une féroce lutte idéologique à l’échelle du globe.
Le ring où se manifeste le plus nettement ce pugilat est sans conteste le Conseil des droits de l’Homme des Nations Unies, établi à Genève. Réunies trois fois par an dans une vaste salle au plafond multicolore, plus d’une centaine de délégations nationales viennent y assurer la «promotion et la protection des droits humains», comme le veut leur crédo. On y débat, informe et émet des recommandations sur les situations qui, aux quatre coins du monde, portent atteinte à la dignité humaine.
Pour autant, l’apparence angélique de cet organe, où l’on prône sans relâche des approches «constructives», «objectives», «transparentes», ne saurait masquer une vérité crue: personne dans cette auguste assemblée n’est là pour défendre les droits humains. Et ceci pour une raison très simple : personne en son sein n’est d’accord sur ce que recouvre cette notion.
Sous des apparences de forum, le Conseil n’est dès lors rien d’autre qu’une arène, où chaque pays – ou plutôt chaque gouvernement – vient régulièrement défendre et réaffirmer sa définition propre des droits humains. Il est le lieu où se construit et se manifeste le plus ostensiblement la contestation récurrente dont ces droits font l’objet.
On y observera ainsi des situations plutôt cocasses. Cuba, pour faire oublier ses violations de la liberté d’expression, y critiquera les Etats Unis qui couvrent les abus de leurs multinationales dans le Tiers-Monde. L’Arabie Saoudite, occultant avec beaucoup de doigté les questions portant sur les droits des femmes, y partagera ses «plus profondes préoccupations» vis-à-vis de l’islamophobie grandissante qui touche l’Occident.
Mais ne nous y trompons pas, l’exercice ne se limite pas à demander au voisin de mieux balayer devant sa porte. L’enjeu consiste plutôt à nier l’universalité, voire l’existence de certains droits, et d’en mettre d’autres sur un piédestal. Chacun distille ses discours dans l’arène onusienne, pointe du doigt, relativise, minimise, pour mieux imposer sa vision des droits humains à la communauté internationale.
Pour les pays du Sud, il s’agira de mettre sur la première marche du podium les droits dits «économiques et sociaux» : droit à l’alimentation, à la santé, à l’éducation. Au moment de discuter de démocratie, de liberté d’opinion ou de religion, on répondra soit par une moue un peu sceptique, soit en affirmant sourire à l’appui que «chez nous il n’y pas ce genre de problèmes». Et qu’on ne vienne pas la ramener sur le droit des femmes ou des homosexuels, il y a des «valeurs traditionnelles» sur lesquelles on ne transige pas.
Pour les pays du Nord, changement de rôle, ce sont justement les droits dits «civils et politiques» qui prendront la priorité. Les inventeurs de l’Etat républicain rappelleront à tous ces mauvais élèves l’importance d’une presse libre, d’une justice indépendante et d’élections transparentes. On fera poliment mine de ne rien entendre lorsque le Venezuela évoquera les inégalités salariales, le droit des migrants ou la précarité économiques des classes modestes en Occident.
On l’aura donc compris, le but n’est pas de faire avancer le schmilblick, mais de prêcher pour sa paroisse. Les Etats, dans leur très grande majorité, pratique une politique du moindre effort : les droits qui comptent le plus sont ceux qui sont déjà respectés chez soi. Pour le reste, pas question que de basses considérations morales mettent en péril l’intérêt national.
Et c’est vrai au fond. Pourquoi une dictature africaine prendrait le risque de provoquer sa chute en autorisant une presse indépendante? Pourquoi une puissance industrialisée mettrait en péril sa compétitivité pour protéger ses travailleurs? Et pourquoi un régime théocratique se déferait du précieux outil de répression que constitue le délit de blasphème?
Le constat est là : sous des apparences de débat moral, les droits humains sont en fait un sujet éminemment et peut-être uniquement politique. Et bien prétentieux serait celui qui viendrait prétendre échapper à cette logique. Faire taire les critiques, se maintenir au pouvoir, décrédibiliser un adversaire, justifier son interventionnisme sont autant d’objectifs que partagent tous les gouvernements, peu importe de quel côté de l’Equateur ou du spectre politique ils se situent.
Sous les apparences d’une guerre d’idéaux, dans laquelle chacun défendrait une certaine vision de ce qui fait la dignité humaine ou non, les Etats poursuivent donc un agenda forgé avant tout par la géopolitique, le pouvoir et la préservation d’un certain statut quo. La morale, les identités culturelles sont là pour fournir les arguments – soyons francs, les prétextes – mais ne constituent aucunement des objectifs réels.
Alors, les droits universels, illusion d’optique? Pas vraiment. Pour une foule d’hommes et de femmes, d’associations, d’ONG des quatre coins du monde, l’ensemble des droits fondamentaux auxquels peut aspirer tout être humain sans exception sont clairs et indéniables. Le consensus existe. Mais encore faudrait-il que leurs gouvernements, qui sont les seules entités à même de leur garantir ces droits, les leurs reconnaissent.



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