L’annonce d’Apple et Facebook a eu l’effet d’une bombe. En quelques heures, la nouvelle s’est répandue comme une traînée de poudre sur les réseaux sociaux et sur d’autres pages du net, ayant l’effet d’un tsunami dans la manière bien pensante de concevoir le rôle de la femme dans la société. Si l’idée dérange, si certaines et certains perçoivent ceci comme une mesure favorable aux femmes, et si d’autres crient au scandale, c’est que les deux multinationales ont réussi à mettre le doigt sur un malaise général, sur un sujet brûlant qui n’est pas du goût de tout le monde : l’égalité entre hommes et femmes dans le monde du travail et, par la même occasion, la valeur donnée à la maternité dans ce même monde du travail. Un sujet bien vaste certes, qui mérite amplement d’être débattu. Mais pas n’importe comment.

Recentrer le débat

Alors, congeler les ovules des employées, une mesure favorable à l’égalité hommes-femmes ? Pas si sûr. Vendue comme une opportunité pour les femmes de ne plus avoir à choisir entre carrière professionnelle et maternité, la mesure offre un tel écran de fumée que les enjeux sont rapidement masqués et passés aux oubliettes. C’est un fait, les hommes et les femmes ne sont pas égaux en matière de travail, que ce soit en termes de choix professionnels ou d’accès à des postes à responsabilités. Certes, l’argument poids lourd fréquemment avancé pour expliquer ces inégalités, est qu’il est normal et naturel pour les femmes d’arrêter de travailler le temps de leur maternité, du moins au cours des premières semaines qui suivent l’accouchement. Cet argument est censé clouer le bec à toutes velléités féminines d’accéder aux mêmes postes à responsabilités que leurs homologues masculins. Le problème de cet argumentaire est double. S’il est normal qu’une femme s’arrête, son statut devrait être différent de celui d’une personne en arrêt maladie pour une grippe (mais ici découle un autre débat, celui de l’absence de perception sociale de la maternité en terme de « travail »). D’autre part, il occulte totalement le point de vue opposé, autrement dit celui d’un homme qui souhaiterait équilibrer son temps entre son travail et sa famille – a fortiori lorsqu’il a des enfants en bas âge.

Lors d’un récent débat sur le sujet avec des amis, l’un d’entre eux m’a dégainé le traditionnel « et alors, comment tu veux faire ? De toute façon, un homme ne peut pas allaiter. On ne peut pas faire autrement : c’est à la femme de s’arrêter momentanément de travailler pour s’occuper du bébé, et par la suite, de baisser son taux de travail ». Malheureusement, ce genre d’argument apparaît souvent comme une fausse conclusion qui stopperait net la discussion – ou qui chercherait à la stopper net par une évidence si claquante qu’il serait inconcevable de contrer. Et pourtant. Il faut bien reconnaître que c’est une manière de voir les choses qui prédomine encore fortement aujourd’hui. Mais les choses changent, évoluent, les rôles des unes et des autres tendent à se flouter dans une certaine mesure. Le modèle traditionnel et conservateur a du plomb dans l’aile sur bien des aspects. Néanmoins, même si des progrès sont faits chaque jour dans la recherche en matière de procréation, le temps n’est pas encore venu de vivre dans une société telle qu’Aldous Huxley l’imaginait dans les années 30 déjà [1], où les femmes ne portent plus leurs enfants.

A mon sens, le type d’argument cité par mon ami déplace sensiblement le débat, l’emmenant ainsi sur le terrain dangereusement glissant de l’émotionnel (« femme, comment oses-tu remettre en cause le merveilleux don que la nature t’a fait de donner la vie ? »). On ne va pas refaire le monde, le corps de la femme est indubitablement conçu pour fabriquer des bébés et leur donner la vie. Et que ce corps féminin n’est pas en mesure de procréer indéfiniment. Par contre, ce qui semble plus rationnellement discutable, et ce qui est donc à remettre en cause, c’est le regard de la société sur le rôle que la femme occupe, et plus particulièrement sur sa place dans le monde du travail. Et, collatéralement, la place de l’homme dans ce même monde. Et le nœud du problème est bien là.

Le véritable enjeu du débat

Avec le pavé dans la mare lancé par Apple et Facebook, il apparaît donc que c’est à la femme de s’adapter au monde du travail, et non au monde du travail de s’adapter et d’arrondir ses angles face aux changements sociétaux actuels. Au fond, il est vrai qu’il est beaucoup plus simple de procéder de la sorte, d’autant plus que les deux multinationales passent pour des entreprises modèles en termes de politique familiale. L’écran de fumée maladroit proposé par les deux firmes ne constitue en aucun cas la panacée aux problématiques liées à la place de la femme dans le monde du travail. Certaines voix se sont élevées en dénonçant le fait que congeler ses ovules pour retarder une éventuelle grossesse démontrait l’incompatibilité entre carrière professionnelle et maternité. A celles et ceux qui seraient tentés de claironner que les femmes veulent le beurre et l’argent du beurre, il serait de bon ton de rappeler qu’une réflexion sur les valeurs qui gouvernent le monde du travail fait cruellement défaut, valeurs qui justement laissent bien souvent des individus sur le carreau dans le silence le plus abyssal. Femmes ET hommes. Car oui, dans ce silence, des hommes sont également touchés par les mêmes valeurs dominantes qui affectent les femmes.

En effet, que dire des potentiels pères qui occupent des postes à responsabilités et qui retardent au maximum le projet de famille, par crainte de ne pas voir grandir leurs enfants ? Que dire des pères de famille qui souhaiteraient baisser leur taux de travail pour pouvoir s’occuper de leurs filles et leurs fils, mais dont l’entreprise n’entre pas en matière parce que le poste occupé nécessite une présence sur tous les fronts ? Ces questions ne sont pas hors propos, bien au contraire. Ce sont exactement les mêmes qui se posent pour les femmes.

Il est donc nécessaire de recentrer le débat solidement sur ce qui est vraiment l’enjeu de la problématique liée à l’annonce des deux firmes américaines. Repenser de manière plus globale les engagements féminins et masculins dans le monde du travail, en intégrant les mutations sociales qui transforment peu à peu les trajectoires de chaque individu. Car avec la possibilité de congeler leurs ovules, il suffit d’imaginer ce que deviendront ces femmes d’un point de vue professionnel le jour où elles décideront de fonder une famille, à l’aide de leurs ovules congelés ou non : si elles occupent un poste de cadre, impliquant un fort investissement personnel (sous-entendu un bon 100% bien gonflé) et qui offre encore de bonnes opportunités, quel chemin prendra leur parcours professionnel, leur fameuse carrière qu’Apple et Facebook entendent promouvoir à grand fracas ?

[1] Aldous Huxley, Le meilleur des mondes, première parution en 1932.



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