Grâce aux nouvelles technologies de la com-munication, on peut travailler partout et en tout temps. Ainsi, de nouvelles formes de travail apparaissent, le crowdworking en est une.

93 000, c’est le nombre moyen de crowdworkers inscrits sur les plates-formes de crowdsourcingen Allemagne. Ce chiffre résulte d’une étude publiée par l’Université de Cassel en avril 2017. Aux Etats-Unis, moins de 1 % des actifs seraient des crowdworkers. Pour la Suisse, il n’existe malheureusement aucune donnée. Même si le phénomène reste l’exception et non la règle, le crowdworking soulève des questions d’ordre juridique.

Aussi appelé clickworkers, microjobbers ou di-gitalworkers, les crowdworkers mettent à dis-position leurs compétences aux services d’em-ployeurs à travers le monde sur des plates-formes en ligne. « Local Motors » est l’une des plates-formes de crowdsourcing les plus connues. Elle emploie environ 100 travailleurs fixes et a une communauté de 45000 crowdworkers déve-loppeurs. Ils n’ont pas besoin d’être physique-ment présents dans l’entreprise pour laquelle ils travaillent. Ils remplissent leurs tâches via In-ternet tranquillement installés sur le canapé de leur salon ou au bord d’une piscine en Thaïlande. Ils forment une véritable communauté, partageant expérience et conseil sur des sites internet qui leur sont spécialement consacrés.

La flexibilité fait des adeptes

C’est le développement des technologies de la communication qui rend possible le crowdworking. Avec les moyens de communication actuels, on peut travailler n’importe où, n’importe quand. Cette flexibilité de lieu de travail, d’horaires de travail, tout comme la possibilité d’al-terner les employeurs fait de plus en plus d’adeptes. C’est le cas d’Anastasiya Kryvonogykh, 21 ans, inscrite depuis une année et de-mie sur Coople – une plate-forme numérique de location de services. Elle fournit ses compétences à six employeurs réguliers. Avant son inscription, elle avait un seul employeur, l’alter-nance de projets et d’employeurs lui conviennent toutefois mieux. Elle peut également combiner études et travail rémunéré. «Je peux planifier comment je veux travailler, par exemple dimi-nuer mes engagements en période d’examens et aussi choisir où et pour qui je travaille», ex-plique-t-elle.

Un désavantage, elle n’en voit pas. Pour Anasta-siya Krykonogykh, un employé qui choisit un tel modèle de travail le fait consciemment, c’est-à-dire en sachant par exemple que le salaire ne sera pas le même chaque mois. Une fois ses études terminées, elle ne pense pas se désins-crire de la plate-forme. «Je pense que je vais encore rester longtemps active sur Coople, car cela me permet de faire des activités en paral-lèle et je ne parle pas que des études», conclut-t-elle. Le maître-mot est donc ici flexibilité.

Privilégier sa vie et non son emploi

«Rendre possible le travail flexible», c’est justement l’objectif de Viktor Calabrò, créateur de Coople. «Les employés flexibles ne doivent plus être vus comme des travailleurs de seconde classe», explique-t-il. Le point commun des 130000 personnes inscrites sur Coople est qu’elles veulent adapter leur emploi à leur vie et non l’inverse. «C’est des mères ou des pères qui ne peuvent travailler à 100% ou des personnes tiraillées entre deux emplois. Certains tra-vaillent exclusivement via Coople, car ils ai-ment l’alternance», complète-t-il.

Coople est membre de Swissstaffing, l’association des prestataires de services à l’emploi, et dans la branche de la location de service, il existe une convention collective de travail (CCT). Cette CCT, tout comme la loi sur le ser-vice de l’emploi et la location de services four-nissent une certaine protection aux travail-leurs et définissent un cadre juridique. Mais que se passe-t-il pour les personnes inscrites sur des plates-formes dont le siège est à l’étranger fournissant des prestations pour des em-ployeurs à l’autre bout de la planète et étant en concurrence avec des crowdworkers à travers le monde ?

Les revenus ne sont pas toujours au rendez-vous

La concurrence pour obtenir des mandats est rude. Pour obtenir des mandats, les crowdwor-kers rivalisent avec la masse – le crowd. Un graphiste ou un programmeur suisse va se retrou-ver face à des concurrents chinois ou indiens. De plus, les prestations fournies sont rarement bien rémunérés. Le Zurichois Roger Basler en a fait l’expérience. Son histoire a été relatée par le journaliste David Torcasso (cf. Crowdworking:Billige, willige Arbeiter – ohne jeden Schutz sur https://www.torial.com/david.torcasso/, article seulement disponible en allemand). Roger Basler avait pour mission d’écrire des contenus de sites internet pour que ceux-ci obtiennent une meilleure place sur les moteurs de recherche. Pour ce travail, il recevait une petite somme à trois chiffres par mois. Il est clair qu’un tel revenu est insuffisant pour vivre en Suisse.

Le bas revenu, mais surtout qu’il soit irrégulier et incertain, est l’un des aspects problématiques du crowdworking. En cas de disette de mandats, les fins de mois peuvent être difficiles. De plus, un faible revenu va aussi de pair avec de faibles cotisations sociales et là les conséquences ne se voient pas forcément tout de suite.

En Allemagne, on édicte un code de conduite, en Suisse, on attend

En Allemagne, des mesures ont été prises pour mieux protéger les crowdworkers. L’association allemande de crowdsourcing a par exemple édicté un code de conduite. Aucune obligation pour les plates-formes de crowdsourcing de se soumettre à ce code, elles le font selon leur bon vouloir. En signant le code, elles s’engagent entre autres à payer les crowdworkers de ma-nière juste. Le montant de la rémunération doit être clairement communiqué au préalable. En outre, les tâches à effectuer doivent être définies avec précision et les délais pour les fournir doivent être réalistes. Ce code de conduite est un pas important pour mieux protéger les crowdworkers. En Suisse, par contre, rien de tout ça pour l’instant. Dans un rapport sur les principales conditions-cadres pour l’économie numérique publiée en janvier 2017, le Conseil fédéral ne prévoit pas de réglementations sup-plémentaires et préfèrent maintenir une cer-taine souplesse dans le domaine.

Le crowdworking soulève également la ques-tion de la frontière entre travail dépendant et indépendant. Dans notre pays, aucune loi ne la définit, c’est donc aux autorités et aux tribu-naux de réagir selon la situation. Récemment, la Suva a qualifié les chauffeurs d’Uber de dé-pendants, ce qui signifie qu’Uber doit s’acquit-ter des cotisations d’assurance. Uber s’oppose à cette décision (cf. «Mieux vaut un contrat de travail qu’une fausse indépendance», article juridique publié sur www.employes.ch).

Tension entre flexibilité et protection

Cette inertie du Conseil fédéral est critiquable. Certes, le crowdworking n’est pas la règle et reste peu pratiqué. Mais cette nouvelle forme de travail suscite tout de même plusieurs ques-tions d’ordre juridique relatives à la protection des travailleurs. Quelles réponses leur donner ? Y répondre par une règlementation trop stricte n’est pas idéal, laisser faire encore moins. Pré-cision que plus de flexibilité n’est pas seulement souhaitée par des employeurs, mais aussi par certains employés comme Anastasiya Kryvo-nogykh. Leur devise est: faire passer leur vie avant leur job. Dans tous les cas, il faut garantir qu’un monde du travail flexible, avec des em-ployés qui ne le sont parfois plus vraiment, ne mette pas en péril la santé des actifs et leur per-mette toujours de vivre dignement, ce qui est loin d’être facile.

Virginie Jaquet, Employés Suisse



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