La Spirale, mythique cave au cœur de la vieille-ville de Fribourg, fête ses 30 ans. A cette occasion, Alain Berset a souhaité rendre hommage à ce lieu devenu emblématique pour les amateurs de jazz notamment. Voici le discours prononcé par le Conseiller fédéral, le samedi 28 mai à Fribourg.

«Quand on évoque la spirale, on pense immédiatement aux grands noms qui ont accompagné son histoire. A ces individus de très grand talent, qu’il n’est pas vain de citer ce soir.

Je veux bien sûr parler d’Archimède, de Galilée, ou de Fibonacci, des savants qui par leurs calculs ont su dépeindre le mécanisme géométrique de la spirale, cette courbe à sous-normale polaire constante, dont le mystère conduit aux portes de la trisection de l’angle et de la quadrature du cercle.

Comment ne pas s’intéresser à cette construction géométrique parfaite que la Nature s’est amusée à reproduire sur la coquille de l’escargot, du bulot ou de l’ambrette commune, dans la structure de la pomme de pin et du brocoli, et même dans le miniature agencement des graines du tournesol, mais sans doute faut-il être un oiseau pour en avoir pleinement conscience.

Pourquoi une Spirale?

Présente depuis des millions d’années dans le monde végétal et dans le monde animal, la spirale n’est vraiment présente que depuis 30 ans dans le monde de la musique.

A partir du moment où son nom fut donné à un désormais fameux club de jazz à Fribourg.

On peut d’emblée remercier les fondateurs de ne pas l’avoir appelé le Brocoli.

Encore que dans le monde du monde du jazz, l’accès n’est pas à proprement parler interdit aux légumes: Sidney Bechet fit pleurer le monde entier avec des oignons.

Sidney Bechet, musicien et compositeur de jazz. Photo Gafa Kassim.
Sidney Bechet, musicien et compositeur de jazz. Photo Gafa Kassim.

Cela étant, pourquoi une spirale?

Eh bien, figurez-vous qu’il existe plusieurs théories à ce sujet.

La spirale symboliserait tout d’abord un disque et, par la même, la musique enregistrée sur ce support. Le sillon des disques vinyles constitue en effet une spirale.

Plus précisément une spirale dite d’Archimède, forme élémentaire qui est aux spirales hyperboliques et logarithmiques ce que le blues est au jazz et au be-bop.

L’on entrevoit dès lors assez bien les raisons qui auraient poussé certains mordus fribourgeois de jazz à s’intéresser à cette figure géométrique toute particulière.

Malheureusement, si cette première hypothèse devait se valider, elle soulignerait dans le même temps le manque d’anticipation tragique des fondateurs, puisque c’est très exactement en 1986, soit l’année même de la création de la Spirale, que le disque vinyle a sérieusement commencé à péricliter.

Un sillon en forme de spirale est creusé sur chaque face du vinyle. DR.
Un sillon en forme de spirale est creusé sur chaque face du vinyle. DR.

Une autre théorie est que la spirale symbolise le pavillon de l’oreille, par lequel le jazz est bien obligé de passer pour réussir à captiver le cerveau humain. Ou alors elle évoquerait un escargot, car lorsque la Spirale est pleine, et c’est souvent le cas, il faut savoir ne pas être pressé pour se frayer un chemin vers le bar.

Il existe une toute dernière hypothèse. Les fondateurs auraient plus immodestement souhaité qu’une spirale symbolise de par sa forme notre galaxie toute entière, au centre exact de laquelle se situe la Place du Petit-St-Jean 39.

Cette explication me semble finalement la plus acceptable et j’ai l’heur de croire qu’elle satisfait aussi les très nombreux habitués de la maison.

Savoir si c’est la culture qui fait le lieu culturel ou si c’est au contraire le lieu culturel qui fait la culture n’est plus une question de mathématique mais une question d’Histoire.

Voici 30 ans, la Spirale naissait à Fribourg et sa courbe de renommée n’a jamais cessé de s’étendre, entraînant dans son sillage bien plus que les seuls spécialistes du jazz.

Les amateurs de toutes les musiques du monde sont passés par ici, entraînant même à leur suite des touristes tout émus de découvrir que le cœur de Fribourg battait dans l’une de ses vieilles caves.

Le «petit cœur» de Fribourg

S’il fallait poursuivre avec l’analogie géométrique, peut-être devrions-nous plutôt parler de la Spirale comme du«petit cœur» de Fribourg.

Ce «petit cœur» de Fribourg, il bat très fort, il bat au rythme du jazz.

Et ce soir, c’est de l’écho de battements historiques qu’il nous faut nous remémorer.

Centre de la ville de Fribourg. DR.
Centre de la ville de Fribourg. DR.

Le premier concert à la Spirale a eu lieu le 6 mars 1986. Soit quelques semaines à peine avant l’explosion du quatrième réacteur de la centrale nucléaire de Tchernobyl le 26 avril suivant.

En sécurité dans une cave, les musiciens de jazz n’ont pas trop eu à souffrir des conséquences de cette catastrophe et l’on soulignera cette fois-ci la clairvoyance des fondateurs de la Spirale et leur sens aigu de responsabilité en matière de protection civile.

Il est intéressant d’observer à quel point l’histoire de cette cave de jazz fribourgeoise est liée à la fin de la guerre froide et à ses conséquences en matière de politique nucléaire.

En parcourant les archives, on constate qu’à chaque fois qu’un musicien fribourgeois s’y est produit, on a fait un pas en direction de la sortie du nucléaire.

 

L’analogie entre le jazz et la sortie du nucléaire n’est pas anodine: elle nous donne à penser que, du fond des caves et des abris, le jazz fait avancer le monde, délivrant aussi un message de paix.

Le jazz est la musique émancipatrice par excellence, qui fut la bande-son de la libération des esclaves comme de celle de l’Europe en 1945.

Le jazz est aussi une explosion, comme nous le rappelle la pochette de l’immortel chef-d’œuvre de Count Basie, The Atomic Mr Basie, sorti en 1958.

Pochette du disque The Atomic Mr Basie.
Pochette du disque The Atomic Mr Basie.

Mais c’est une explosion pacifique qui ne provoque que des ondes de bonheur, lesquelles ne sauraient évidemment se propager autrement… qu’en suivant la courbe géométrique de la spirale.

Et j’en arrive ainsi au terme de cette allocution pensée sur le mode free-jazz.

Il ne me reste plus qu’à conclure.

En 30 ans, grâce à ses équipes de passionnés et de bénévoles, la Spirale de Fribourg est devenue la seule, l’unique, l’incontestée, notre très locale mais universelle «Boîte de Jazz» que chantait non seulement Michel Jonasz, mais également Mathieu Fleury, le président de la Spirale, aux soirées-anniversaires des 30 ans. Il paraît que des dispositions ont été prises pour qu’il ne remonte pas sur scène ce soir.»



Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.