De nombreux observateurs, des intellectuels et des penseurs éminents semblent accepter l’idée d’une solution confédérale ou fédérale, pour le Levant et le Moyen-Orient, celle d’une mosaïque de petites baronnies relativement homogènes sur le plan sectaire. Ce serait quelque chose qui ressemblerait à l’ordre qui suivit les Traités de Westphalie après les terribles guerres dites de religion en Europe. Il est évident que nul n’est opposé à l’idée d’un système fédéral, ou régional, de l’administration, des services publics et de certains pouvoirs locaux. Le royaume de Belgique a donné l’exemple de ce qu’on pouvait faire, de plus équilibré, en la matière.

Mais qu’en est-il du pouvoir central régulateur ? Il est clair qu’au Liban la machine est grippée, tant les forces politiques en présence ont réussi à détourner la représentativité communautaire pour servir leurs seuls intérêts. Toutes ces querelles de clocher se déroulent sur un fond d’apocalypse régionale où des intérêts, infiniment plus puissants, s’affrontent sur fond d’un tableau apocalyptique que J. Beauchard qualifie de «chaos millénariste» dont la stratégie est dite celle du «double ennemi». La montée classique aux extrêmes implique une succession d’alliances, de telle sorte qu’au bout du compte il n’y a plus qu’un face-à-face entre deux camps belligérants. Le schéma demeure binaire jusqu’à la conclusion du conflit: l’ennemi de mon ennemi est mon ami.

Le «double ennemi» est la stratégie du régime syrien qui a su mettre en place des triades guerrières où l’ennemi de mon ennemi demeure un ennemi (régime-peuple-Daech). Il n’y a point de face-à-face binaire, sauf pour les besoins de la propagande. Une telle configuration détruit le politique, désagrège la société et ouvre toutes grandes les portes de la violence, de la terreur et de la cruauté. La violence n’a plus d’autre justificatif qu’elle-même. Elle tourne en rond. Le système s’emballe, comme un circuit électrique qui finit par se détruire en détruisant tout. C’est ce qui arrive à notre «village global» qu’on nous a tellement chanté.

On nous dit, qu’au Levant, ceci est largement dû à la guerre sunnito-chiite qui dénature tout. Mais y-a-t-il vraiment une guerre entre «tous» les sunnites, d’une part, et «tous» les chiites, de l’autre? On nous dit que Daech, comme représentant d’un sunnisme ultraradical exacerbé, en veut à tous les non-musulmans. Les récents attentats en Europe en seraient une preuve. Mais est-ce le cas?

La réalité est plus complexe. Depuis la révolution islamique d’Iran (1979) mais, surtout, depuis l’effondrement de l’ancienne URSS, nous vivons dans une utopie dangereuse: celle de la fin de l’histoire, ou de la fin des temps. Huntington l’a écrit, Fukuyama l’a écrit, Khomeyni l’a enseigné en affirmant que la révolution iranienne avait inondé le monde par le divin. Le projet politique de wilayet al-faqih (vicariat du juriste-théologien) est, par nature, une utopie eschatologique qui prépare l’épiphanie du mahdi (l’imam occulté) qui doit achever, par la violence, la révolution purificatrice; nettoyer le monde de tout mal afin de faire advenir le jour du jugement.

Et Daech dans tout cela? Ce simulacre des snuff-movies et des jeux vidéo, issu de la matrice d’el-Qaëda? Où se situe-t-il? Tout indique qu’il se positionne sur le même registre que son frère ennemi précédent. C’est aussi une utopie eschatologique de l’ultime califat qui anticipe l’épiphanie d’un mahdi quelconque. La notion est la même que dans le chiisme mais le personnage attendu n’est pas le même. Il aura pour tâche de parachever l’œuvre de purification du monde de toute mécréance par la violence la plus terrifiante. C’est ce chaos millénariste, à la violence exacerbée par la stratégie du double ennemi, dans un monde globalisé, qui rend la situation actuelle si déconcertante et incertaine.

Nous nous trouvons donc face, non pas à un affrontement sunnito-chiite stricto sensu, mais face à un conflit métaphysique eschatologique, qui met face à face deux stratégies inconciliables de l’apocalypse qui, toutes les deux, passent par la terreur, la destruction de tout ce qui n’est pas soi. L’eschatologie, c’est-à-dire les fins dernières, est uniquement envisagée sur le mode apocalyptique et non sur celui de l’espérance dans un meilleur lendemain.

Et c’est justement, entre ces deux perversions millénaristes, que se situe le rôle de tous ceux qui savent que l’histoire est faite par les hommes, qu’elle est faite de ruptures et que la fin de l’histoire est envisageable mais nul ne peut la précipiter.

Ces hommes réalistes sont ceux qui croient au vivre-ensemble et qui sont prêts à tout mettre en œuvre, non pour répandre l’angélisme béat, mais d’abord pour faire face à la folie de la terreur et modeler le monde, ensuite, afin de le rendre compatible avec le vivre-ensemble.



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