Ce texte en plusieurs volets s’appuie sur une relecture l’ouvrage « Techno Civilisation : pour une philosophie du numérique, de René Berger & Solange Ghernaouti-Hélie publié dans la collection Focus Sciences aux presses polytechniques et universitaires romandes en 2010. C’est également la voix et la pensée du philosophe René Berger, décédé en 2009, que l’on peut (re)-découvrir à travers ces lignes.

 

Le Scientocentrisme, facteur de civilisation

La civilisation dans laquelle nous vivons culmine dans ce qu’il est convenu d’appeler le “ modèle occidental fondé sur la prééminence de trois facteurs dont la convergence a façonné le monde tel que nous le connaissons et qui a, par la “ force des choses ”, fini par passer pour “ naturelle ” : la science, la technologie et l’économie. Schématiquement, depuis Galilée, la science a introduit, puis imposé, le Vrai expérimental. Elle a évacué progressivement toutes les autres formes de vérité, religieuses, philosophiques, voire éthiques ou, si elle ne les pas évacuées, elle les a réduites à l’état de subcultures. Seule la science atteint à l’universel. Il n’y pas plus d’électrons américains que de protons chinois. Le « scientocentrisme » est un fait de notre civilisation.

L’ordinateur n’est pas un outil ordinaire qui ne se réduit pas à une fonction instrumentale. En effet, il est doté de capacités d’interagir, de comportements « intelligents » et d’un autre côté, ses circuits ne sont pas des neurones. Il n’est donc pas davantage un cerveau. Néanmoins, recourir à l’ordinateur, quel qu’en soit la motivation, c’est beaucoup plus qu’utiliser un outil perfectionné, c’est acquérir des modes de penser qui, dans l’état actuel des choses, s’en tiennent au calcul arithmétique et logique mais dont on peut augurer qu’ils sont sur la voie de la dépasser.

Hommes et machines s’englobent toujours plus dans la technoculture qui est devenue nôtre aujourd’hui. Ainsi les notions de créativité, d’interactivité, d’intelligence, en attendant peut-être celles de conscience, de sentiment, d’émotion, jusqu’ici définies dans le seul cadre de référence humain, sont en train d’être réaménagées en fonction de l’évolution technologique en cours et des nouveaux usages qui en découlent. Les réseaux sociaux, les différentes formes d’interactivités entre les internautes mais aussi les facilités d’instantanéité et de connexion permanente favorisent une communication émotionnelle. Avec par exemples, ses « likes » ou ses « followers » et l’immédiateté des publications audio, visuelles ou textuelles, Internet est devenu un vaste forum aux émotions, ou chaque internaute peut devenir la concierge du village global. Internet est à la fois une sorte d’animal de compagnie et de vitrine de l’écho social, voir de l’égo, des personnes physiques ou morales.

Aucune conception du monde ne se réduit à une collection de faits ou de données, non plus qu’à des enchaînements d’opérations sur des faits et des données ou à une collection de liens Web. Toute société vit par la vision du monde qu’elle construit à partir d’un système de croyances et de valeurs que partagent ses membres et qui leur donnent à la fois leur identité, leur motivation et leur sens.

Vers une symbiose techno-humaine

Les sciences cognitives peuvent être vues comme une nouvelle étape de notre évolution. Elles mettent à contribution, outre l’informatique et les télécoms, la biologie, les mathématiques, la linguistique, la philosophie, l’anthropologie, l’économie ou encore la sociologie. Il s’agit maintenant de surmonter les frontières des disciplines établies, de joindre les sciences expérimentales et les sciences humaines aux ressources nouvelles de l’informatique ou plus généralement aux sciences de l’ingénieur. L’objectif désormais d’éclairer et si possible d’expliquer, en tout cas de mieux rendre compte, des processus complexes et des mutations qu’ils opèrent sur notre société qui ont cours aujourd’hui au travers de l’Internet et de la symbiose entre l’Humain et la Machine qui est entrain de s’opérer et qui constitue un prolongement naturel de notre évolution.

A titre métaphorique, usons de trois configurations pour servir de repères dans l’évolution induite par les technologies de l’information. La première, zoomorphique, utilise les animaux associés aux dieux, comme c’est le cas en Egypte et en Inde. La seconde, anthropomorphique, exalte l’image humaine jusqu’à la conférer aux dieux, tels ceux que la Grèce a exemplairement illustrés. La troisième configuration a commencé à prendre forme avec le nouveau Golem, annoncé par Norbert Wiener, au milieu du 20ème siècle, et qui révèle de l’alliance nouvelle de l’homme et de la machine.

Survivre au scandale de la mort

Notre condition d’humain se résume au scandale de la mort. Dans une acception forte, conforme à l’étymologie, le mot scandale, en se référant à l’obstacle comme pierre d’achoppement, met en évidence le caractère irréductible, inacceptable de ce qui le constitue par rapport à nous.

C’est dans ce sens que parler du « scandale de la crucifixion », ou du « scandale de la mort » ressortit à une tout autre dimension que celle de l’acception « faible » : tout ce qui heurte, soit les bienséances, les conventions, les usages. Autrement dit, face à la crucifixion ou à la mort, nous sommes dans l’incapacité d’alléguer une quelconque raison susceptible de les expliquer, ou tout simplement de les rendre acceptables. Au-delà de notre intellect ou de notre savoir, c’est notre être tout entier qui fait résistance. C’est donc certainement le « scandale de la mort » qui est au cœur et au principe de notre condition humaine. La mort, à la fois irréductible et inacceptable.

Pierre d’achoppement originelle et définitive. D’autant que la mort est, d’évidence, la banalité même, aussi banale que la naissance. Au point qu’on pourrait parler, si le propos ne provoquait pas aussitôt l’indignation, du « scandale de la vie ». A cette réserve que si la vie est aussi « irréductible » que la mort, elle n’est pas à priori inacceptable comme elle. Tout au contraire.

Ce qui met au jour le noyau du « scandale », ce qu’on pourrait appeler son essence, qui est d’échapper à toute explication. Auquel nul d’entre nous ne s’est résolu, ni ne se résout. Et à quoi suppléent tous les jeux d’interprétation et d’invention que l’imagination humaine a engendrés depuis l’avènement de l’humanité. Car il s’agit toujours et avant toute chose, d’inventer les voies de l’acceptation pour forcer l’inacceptable, ou, plus pacifiquement, les voies de l’adhésion pour défier la séparation.

Voies nombreuses et diverses ainsi qu’en témoignent les rites et les rituels de la mort au cours de différents civilisations. Quelles que soient leurs diversité et même leur hétérogénéité, elles ont en commun le souci, la volonté, l’acharnement pourrait-on aussi parfois dire, de faire cesser la « résistance irréductible » de la mort en trouvant ou en inventant des voies de moindre résistance, ou même, par un saut quantique de l’imagination, d’aucuns parlent de « révélation », des voies « bonnes conductrices », c’est-à-dire qui acheminent la mort vers une renaissance.

Il s’agit encore et toujours de faire céder la clôture du non-sens en ouvrant celui-ci aux mythes, aux religions, aux croyances, aux philosophies, jusqu’aux formes dévoyées que sont les superstitions, ou, non moins perverses, les illusions.

A suivre …



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