Ce texte en plusieurs volets s’appuie sur une relecture l’ouvrage « Techno Civilisation : pour une philosophie du numérique, de René Berger & Solange Ghernaouti-Hélipublié dans la collection Focus Sciences aux presses polytechniques et universitaires romandes en 2010. C’est également la voix et la pensée du philosophe René Berger, décédé en 2009, que l’on peut (re)-découvrir à travers ces lignes.

 

Faire face au scandale de la mort autrement

Au-delà du mystère de notre propre vie, le mystère de la Vie apparait, en fait celui de l’Être, bref de ce que nous appelons aussi parfois le Réel. Peut-on accepter qu’il nous résiste irréductiblement sous les formes de la mort, tant de l’individu que de la société?

Après les mythes et les religions, et depuis nombre de siècles, parallèlement à eux, la philosophie et la science ont fourbi leurs équipements respectifs allant jusqu’à entraîner l’avènement d’un Savoir tout-puissant susceptible de résoudre toutes les inconnues de l’Univers, et donc celles de la mort. L’intuition géniale de Darwin n’exprime-t-elle pas la « dissolution » de celle-ci dans la coulée des espèces, dans la coulée des gènes ?

Au moment où s’amplifie le scandale de la mort, que les massacres dont nous sommes témoins, ne cessent d’exacerber, on constate paradoxalement d’une part, que le sentiment que nous en avons s’atténue ou même s’oblitère, quitte à nous indigner périodiquement, mais combien brièvement quand les images que nous projettent nos écrans (Téléphone, Tablette, Ordinateur, Télévision) deviennent insoutenables, d’autre part que nous nous « sécurisons » non moins paradoxalement en refoulant de tels événements aux marges de la planète, en tout cas ailleurs, et donc aux marges de notre conscience, en tout cas ailleurs.

Vers un recourt technologique

Il est une nouvelle dimension qui est apparue depuis quelques décennies et dans laquelle la mort est en train de changer. Issue de notre croyance dans la science et le progrès, la Technologie semble offrir un nouveau recours, souvent confus, en tout cas complexe.

Si les formes classiques du mythe, de la croyance, ou même de l’explication rationnelle ont longtemps permis de « négocier le scandale de la mort » en multipliant les voies de passage, on en vient à se demander aujourd’hui si la Technologie, au-delà de l’ensemble des techniques auquel on a tendance à la réduire, ne comporterait pas un pouvoir nouveau, celui de « façonner » le Réel, du moins dans une certaine mesure. Pouvoir qu’on pourrait appeler « démiurgique », et même, si l’épithète nous effarouche, on admet, consciemment ou inconsciemment, qu’une force est à l’œuvre dont les effets concourent à « changer la vie ».

De l’amélioration des moyens d’action en tous genres à l’extension de nos pouvoirs les plus audacieux, il n’est plus rien, pas un seul domaine, pas une seule activité, qui n’atteste l’obstinée entreprise, du premier silex dont nous avons tiré la première étincelle, aux machines les plus sophistiquées qui défient les abîmes de l’espace comme les replis les plus ténus de notre cerveau. Depuis la nuit des temps préhistoriques, depuis ce premier silex taillé, notre condition humaine est technologique, c’est la condition de survie choisie par l’Homo sapiens qui nous a permis de devenir ce que nous sommes. Aujourd’hui, cette condition humaine technologique est en passe de devenir numérique.

Écartons les images traditionnelles: Babel, frappée par Dieu pour punir les hommes de leur orgueil, Prométhée, enchaîné pour l’éternité pour avoir défié la puissance de Zeus, images qui toutes deux se réfèrent aux notions de transgression, de fraude, de faute. Ecartons encore l’image de Faust ou celle « d’apprenti sorcier », revues aussi par Walt Disney. Retenons toutefois, que Prométhée est ce héros qui dérobe le feu du Ciel et que Zeus, pour le punir de son hubris, de son orgueil, fait enchaîner à la cime du Caucase où un vautour lui dévore le foie qui sans cesse renaît. Illustrations exemplaires du « mythes de compétition »: d’un côté, le Superacteur, l’Éternel, Zeus ou quelque autre Tout-puissant, de l’autre, la multitude des mini-acteurs que nous sommes. Dans tous les cas de figure, l’affrontement se termine par la victoire du Superacteur et la défaite des hommes, qui sont châtiés, et qui très tôt inventent de canaliser le châtiment de tous par le sacrifice d’un seul. En bref, les mythes de compétition glorifient la le point de vue des vainqueurs en structurant la société en fonction de ceux qui détiennent le pouvoir.

Vers une Techno-Transcendance

Le pouvoir technologique n’est-il pas en train d’infiltrer le pouvoir démiurgique, comme si le pouvoir de façonner pouvait ébranler les bornes de l’irréductible, à la limite (ou hors limite), dissoudre la mort, tout au moins le sentiment que nous en avons eu jusqu’ici ? Reste qu’à côté d’un monde que la Technologie métamorphose tous les jours subsiste en nous le sentiment sourd de quelque chose de « naturel », que continue de menacer ce que nous dénommons « artificiel ». C’est que notre corps n’a guère changé, soumis depuis toujours à la douleur et à la mort; sans doute est-ce aussi que notre conscience n’a guère changée, soumise depuis toujours à la béance qui nous relie à ce qui nous exalte et qui à la fois nous en sépare. Se pourrait-il qu’après tant d’avatars qui constituent notre passé s’éveille aujourd’hui le « Virtuel », avatar d’une Techno-transcendance, qui transmutera les corps comme elle illuminera la béance aux couleurs de l’aurore ? La mutation en cours n’éclaire-t-elle pas une aurore nouvelle? Mais qu’est-ce qu’une aurore sinon une lumière qui naît, capable d’effacer jusqu’à la dernière trace de scandale? Sommes nous à la recherche d’une cyber-aurore ? Internet n’oublie jamais, serais-ce cela la cyber éternité ? Une éternité numérique par écrans et nuages informatiques interposés …

La vie biologique se finit un jour, mais quand désormais? Avant, un corps était fini, la mort des organes signifiait la mort corporelle, aujourd’hui, la technologie nous permet de remplacer les organes lesquels voyagent de corps en corps, des composants électroniques peuvent se substituer à nos boyaux biologiques et les technologies assistées peuvent maintenir « en vie » sans limite. Les réseaux sociaux, les cimetières virtuels ou encore les messages laissés sur les tombes interactives, rendent pérenne la présence numérique des défunts dans l’espace et dans le temps et constituent une autre manière de repousser les limites de la mort.

Internet : l’invention de l’anti-Néant

Il importe de prendre conscience que l’anéantissement dont nous menace le péril nucléaire, tout comme l’absence de sens auquel nous expose une mercantilisation totale et globale, sont devenus des potentialités dans la mesure où une technologie peut atteindre des dimensions elles-mêmes planétaires, ce qui est précisément aujourd’hui le cas d’Internet. Si donc le « virtuel illimité » dont il est gros peut être détruit par une « actualisation » explosive définitive, fin du monde ou, ce qui revient au même, fin des valeurs de civilisation, ne serait-ce pas que nous devrions mettre en œuvre le formidable arsenal technologique pour créer l’anti-néant?

L’homme n’a plus à lutter contre le « scandale de la mort » comme nos ancêtres en gravant des symboles sur cette terre. Pour la première fois, un autre « scandale » le guette : l’humain non seulement « perdu » dans l’univers, mais aussi dans le cyberespace. Equipé de machines toujours plus puissantes, sa vulnérabilité augmente en proportion devant l’horizon ouvert et celui infini d’un cyberespace dynamique en constante évolution. Comment affronter le gouffre sinon en inventant le cybersacré à l’échelle de l’univers?

 



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