Intellectuels et responsables politiques russes et européens se retrouveront le 10 décembre à Uni Bastions (Genève) aux côtés du conseiller fédéral Didier Burkhalter pour discuter de la crise entre la Russie et l’Europe.

 

La lutte commune contre l’Etat islamique suffira-t-elle à effacer leurs divergences? Entre Russes et Européens, les contentieux sont lourds, que ce soit au sujet de l’Ukraine ou de la Syrie, mais aussi sur la place respective qu’ils entendent occuper sur le Vieux Continent et dans l’architecture de sécurité internationale. Pour en débattre, une conférence aura lieu le 10 décembre à Uni Bastions. L’événement est organisé par l’Université de Genève, l’Université de Lausanne et l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne, en collaboration avec l’Institut d’Etat des relations internationales de Moscou et l’Institut français des relations internationales à Paris. Il marquera le lancement du programme «Geneva Global» commun aux trois hautes écoles. Après une intervention du conseiller fédéral Didier Burkhalter, les intervenants, suisses, européens et russes, chercheront à mesurer l’ampleur des désaccords et à trouver les moyens de les dissiper. Décryptage avec Eric Hoesli, responsable du programme «Geneva Global», ancien rédacteur en chef du journal Le Temps et fin connaisseur du monde russe.

 

L’attitude conquérante de l’Union européenne et de l’Occident à l’issue de la Guerre froide n’est-elle pas partiellement responsable de la crise actuelle entre la Russie et l’Europe?

Eric Hoesli: Cette crise est surtout le résultat de perceptions divergentes. Et elle est extrêmement intéressante de ce point de vue. Elle nous montre comment des regards différents sur une même réalité ajoutés à un cumul de malentendus peuvent aboutir à des impasses dont il est ensuite difficile de sortir. Les Occidentaux ont effectivement eu le sentiment d’avoir gagné la Guerre froide. Ce sentiment a entretenu l’idée selon laquelle nous allions entrer dans une période nouvelle dans laquelle la Russie serait partie intégrante du monde occidental. Il s’agissait certainement d’une illusion, en ce qu’elle faisait fi des spécificités du monde russe, mais elle a été partagée par bon nombre d’acteurs des années 1990, y compris en Russie. Elle explique en partie la propension de l’Union européenne à étendre sa sphère d’influence à l’Europe de l’Est, notamment par le biais de l’OTAN, en dépit des assurances données par les Occidentaux au moment de la dissolution de l’Union soviétique. Du côté russe domine le sentiment d’avoir été victime d’une forme d’agression déguisée et de ne pas avoir été reconnu comme un partenaire après la Guerre froide.

 

A-t-on par la même occasion manqué des opportunités?

Je parlerais plutôt d’un déficit de réflexion sur les moyens d’éviter que le fossé ne se creuse une nouvelle fois entre les deux parties. Au lendemain de la Première Guerre mondiale, les vainqueurs ont créé la Société des Nations; après la Seconde Guerre, les Nations unies. Après la Guerre froide: rien. Il a manqué une vision commune. Les Russes ont fait des propositions dans ce sens. A la fin des années 1980, Gorbatchev a parlé de la Maison commune. Plus récemment, Medvedev a avancé l’idée d’un espace de sécurité et de coopération paneuropéen. Les Européens n’ont pas compris ces signaux ou ont feint de ne pas les entendre. Le manque de cadre permettant de fixer des objectifs communs s’est fait sentir de manière flagrante au moment de la crise ukrainienne.

 

Faute d’objectifs partagés, Russes et Européens se sont aujourd’hui trouvé un ennemi commun avec l’Etat islamique. Cela présage-t-il d’une amélioration des relations à plus long terme?

On peut s’attendre dans les mois qui viennent à un rapprochement progressif. Mais il reste des contentieux importants, notamment sur la question de la Crimée. Une autre chose me frappe: la France a été traumatisée à raison par la tragédie qu’elle a subie, on a parlé aussi de l’attentat de Beyrouth. En revanche, l’avion russe qui s’est écrasé dans le Sinaï, faisant pourtant 224 civils morts, n’a pas suscité d’émotions similaires. On se trouve par conséquent toujours dans une logique d’affrontement et d’hostilité entre les deux sociétés.

 

L’autre sujet de désaccord est la Syrie…

Sur ce point particulier, les positions sont certainement moins éloignées qu’il n’y paraît. L’objectif des Russes n’est pas de sauver un dictateur mais d’éviter à tout prix la destruction de l’Etat syrien. A leurs yeux, la solution passe donc forcément par un dialogue entre toutes les parties. Les expériences en Irak, puis au Yémen et en Libye ont en effet amplement démontré ce que la destruction d’un Etat peut coûter en vies humaines. C’est un argument sur lequel la Russie et l’Occident peuvent s’entendre.

 

Et à plus long terme, quelle est la place de la Russie en Europe?

Je dirais qu’être Russe est une manière d’être Européen. Il existe clairement une identité européenne en Russie, et cela bien au-delà de la barrière de l’Oural. Mais la Russie est passée par une période particulièrement difficile de son histoire. Celui qui a donné la gifle s’en souvient moins que celui qui l’a reçue. Les Européens se sont montrés peu sensibles à la tragédie vécue par la Russie dans les années 1990. Et pourtant, cela s’est traduit par une perte de plus de la moitié du PIB, une chute soudaine de l’espérance de vie, une démultiplication des taux de criminalité et de suicides. Près de 150 000 chercheurs ont quitté la Russie durant cette période. Il faut avoir ce tableau en tête lorsqu’on juge l’action du pouvoir russe aujourd’hui, sans quoi on rate le début du feuilleton. Aux yeux d’une majorité de Russes, encore traumatisés par le souvenir de cette période, l’ordre et la stabilité de l’Etat sont aujourd’hui essentiels, même si des études récentes ont montré qu’une partie importante de la jeunesse aspire à davantage de justice. Quant aux Européens, souhaitent-ils à leurs côtés une Russie forte ou une Russie faible? C’est une question centrale à laquelle ils doivent apporter une réponse qui tienne compte des craintes légitimes des pays d’Europe de l’Est vis-à-vis de leur voisin russe.

Jeudi 10 décembre

Russie-Europe: comment sortir de la crise?

Dès 9h | Uni Bastions, salle B106

www.unige.ch/gsi



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