Les avancées numériques nous poussent à réinventer ce que nous accomplissons et les environnements de travail se transforment au gré de la digitalisation. Télétravail, réorganisation des équivalents plein temps, crowd working, intelligence collective du travail rendue horizontale par les réseaux numériques: le tout symbolisé par le Travail 4.0. Dans ce contexte particulier, le job et top sharing sont des modèles de travail convoités par les hommes et femmes de toutes générations. Les entreprises avant-gardistes les soutiennent pour pérenniser leur savoir-faire, retenir leurs talents et rester attractives sur le marché du travail.


Le partage d’emploi – job sharing n’est pas un concept nouveau. Evoqué pour la première fois aux Etats-Unis dans la littérature économique en 1977 par l’économiste Barney Olmsted, le job sharing prend aujourd’hui un essor nouveau grâce à l’ère numérique. Les technologies de l’information permettent d’optimiser les flux de communication entre job sharers, condition sine qua non pour assurer un bon suivi des dossiers ou tâches. Les prises de décision rapides et communes suscitent une meilleure productivité cumulée du tandem. Co-responsables de leurs tâches, les partenaires en duo se partagent un poste de travail sur un même lieu de travail, mais aussi en divers lieux par une connexion quasi permanente. La prolifération de co-working spaces encourage l’innovation et offrent des tiers-lieux de travail stimulants.

Côté recrutement et recherche de partenaire, les plateformes collaboratives tirent aujourd’hui parti du big data pour permettre une mise en partenariat professionnel plus rapide au travers d’algorithmes (voir plateformes www.wejobshare.ch et www.tandemploy.com).

Carrières multiples ou slash careers

Cette mouvance est d’autant plus importante que les processus internes au sein des entreprises ne cessent de se transformer et sont tributaires du monde digital. Ces développements permettent progressivement d’instaurer de nouvelles formes de travail de type Travail 4.0 en lien avec la 4e révolution industrielle, c’est-à-dire avec la digitalisation des facteurs de production et du marché du travail. Pour un grand nombre d’employés, travailler dans des environnements souples et ouverts à l’innovation permet d’être actifs dans d’autres domaines professionnels, voire d’entamer, en parallèle, une carrière d’indépendant. Les partisans de ces carrières multiples pratiquent ce qu’on appelle aux Etats-Unis les « Slash Careers », un concept introduit en 2007 par la chercheuse américaine Marci Alboher.

Partenariats intergénérationnels

Comme jamais auparavant, les économies industrialisées affichent une grave pénurie en capital humain hautement qualifié. En Suisse, près d’un million de personnes vont prendre leur retraite et quitter le marché de l’emploi durant la prochaine décennie, alors que seul un demi-million de jeunes y fera son entrée. Une solution: le job sharing intergénérationnel, qui se définit comme un duo entre différentes générations avec un écart de dix ans au minimum, et qui permet d’assurer un transfert du savoir des personnes expérimentées vers les jeunes tout en intégrant plus rapidement ces derniers dans le marché du travail. Les seniors sont ainsi aussi concernés par ce mode de travail. Certains s’y intéressent déjà avant leur retraite et d’autres après. Ces derniers souhaitent rester actifs, tout en transmettant leur savoir-faire et leur expérience professionnelle. Les babyboomers se mélangent ainsi avec la génération X, tout comme le font les générations qui suivent.

Les attentes particulières des générations Y et Z poussent les entreprises à présenter des offres de travail plus attractives pour améliorer leur positionnement et leur réputation face à la concurrence. Les postes en job sharing et en top sharing en font partie.

Intéressées par un équilibre vies professionnelle et privée, ces générations sont attirées par ces formes flexibles d’emploi. Celles-ci sont conscientes du fait que ces nouvelles solutions leur permettent d’occuper un poste intéressant, tout en travaillant à temps partiel. Ces collaborateurs sont nés ou ont grandi dans un monde entièrement virtuel (digital natives) et sont déjà actifs en partie dans l’économie collaborative, communément appelée Sharing Economy. Ce concept regroupe les nouvelles formes de plateformes virtuelles qui visent à produire de la valeur en commun. Elles se fondent sur une organisation plus horizontale du travail, sur la mise en commun d’espaces et sur l’organisation de citoyens-producteurs en réseaux ou communautés (peer-to-peer).

Paradis du temps partiel

En Suisse, force est de rappeler que 59% des femmes actives travaillent à temps partiel, contre à peine plus de 16 % des hommes (OFS 2016). Cet écart entre les deux sexes est l’un des plus élevés au monde. Plus une femme mère de famille est formée, plus elle aura tendance à travailler à temps partiel. Le partage d’emploi permet de gommer – en partie – cet écart en favorisant l’accès à des postes à responsabilité. Force est de rappeler que ce modèle s’adresse aux femmes et hommes dynamiques et actifs de tout âge.

Actuellement, on compte en Suisse environ 27% de firmes qui ont des postes en job sharing, dont un quart dans des positions de cadres (Enquête FHNW 2014) . C’est dans les administrations publiques, dans le secteur des services financiers et les assurances, que le job sharing est le plus pratiqué. Ces chiffres illustrent l’importance croissante de cette forme de répartition du travail au cours des dernières années. Dans des positions de cadres, plusieurs firmes en Suisse pratiquent et cherchent à promouvoir activement ce modèle de travail (ex. entreprises télécoms et IT, banques, assurances, secteurs de l’énergie, milieux artistiques, administrations cantonales et fédérales et domaines de la recherche et de l’enseignement).

Retenir les talents

Afin de conserver les talents, les employeurs responsables soutiennent ces modèles de partage d’emploi pour rester attractifs face à la concurrence. La rétention de talents s’avère désormais une nécessité pour les spécialistes en ressources humaines et le management. Perdre une femme hautement qualifiée après une dizaine d’années d’activité professionnelle, lorsqu’elle attend son premier enfant et souhaite réduire son volume d’activité, survient plus fréquemment lorsque l’entreprise ne peut offrir un temps partiel combiné avec un poste à responsabilité. Face à de telles situations, le job ou top sharing est une solution particulièrement intéressante.

Trouver l’employé idéal à cinq pattes

Trouver l’employé ou travailleur idéal à cinq pattes reste un défi des employeurs. Au travers d’un binôme, l’employeur bénéficie de deux expertises au prix d’une et s’offre en parallèle une présence à 100% en entreprise. Le cumul des compétences se fait sentir au niveau des langues, de l’expérience de chaque partenaire et des qualités personnelles au sein du binôme. S’ajoute à cela un surplus de productivité si l’on tient compte de la juxtaposition de deux personnes à plein rendement. Les prises de décision sont elles aussi souvent plus abouties par l’échange entre partenaires et par les réseaux à double (voir témoignages et films diffusés sur  www.go-for-jobsharing.ch)

Pour les employés, les avantages tiennent à l’accès facilité à des postes à responsabilité, à la diversité et à l’innovation au travers d’une large palette d’activités professionnelles, à la conciliation entre vies professionnelle et privée. Les faiblesses d’un partenaire peuvent être compensés par les forces de l’autre, et vice-versa. Les risques de burn-out semblent être moins élevés vu l’horaire de travail réduit.

Mais le job sharing n’est pas fait pour tous et nécessite des prérequis: flexibilité, générosité, engagement professionnel, volonté de dialogue, partage du pouvoir et confiance en l’autre. La pratique du job et top sharing exige surtout des valeurs communes. Elle varie aussi selon les individus, les genres, les âges et les personnalités.

Se rencontrer et tester un duo

Trouver un bon partenaire reste toutefois une condition sine qua non pour assurer un job sharing efficace. Pour postuler à deux, il faut tout d’abord identifier un partenaire aux valeurs communes, se rencontrer au préalable et tester le duo. Pour ce faire, l’association PTO (Part-time Optimisation) informe employés et employeurs sur les facettes du jobsharing, de la postulation et du travail à deux au travers de sa plateforme www.go-for-jobsharing.ch et par la mise en contact de partenaires potentiels www.wejobshare.ch. L’Association PTO est à l’origine de l’initiative Go-for-jobsharing soutenue par le bureau d’égalité suisse entre femmes et hommes (BFEG) et divers sponsors privés. Elle vise à promouvoir le jobsharing en Suisse et à informer les employés et les employeurs sur les spécificités du partage d’emploi.

Le concept de la plateforme www.wejobshare.ch est simple: encourager les personnes qui veulent s’essayer au partage d’emploi à rencontrer des partenaires potentiels et les faire se rencontrer.

La plateforme fonctionne comme un site de rencontres : l’utilisateur créé son compte, remplit son profil en répondant à quelques questions et en transmettant des informations professionnelles (il est même possible de préserver l’anonymat). Il parcourt ensuite les profils d’autres job sharers qui lui sont suggérés par un algorithme. Puis survient le tête-à-tête réel entre partenaires. Sans celui-ci, un jobsharing serait trop risqué.

Workshops, Coaching, Meet-up et 2e Colloque international

Pour soutenir le développement des modèles de partage d’emplois en Suisse, l’Association PTO organise également des workshops, des meet-ups avec speed dating professionnel (rencontres dans diverses villes) et propose de l’accompagnement de duo (coaching). Le 6 novembre 2017 à Bâle, PTO organise le 2e colloque international sur le top et jobsharing, les carrières multiples (Slash Careers) et le travail intelligent (Work Smart). Une quarantaine d’experts de 9 pays y participeront, voir programme et inscriptions sous : www.topjobsharing2017.com

Dans un monde en perpétuelle transformation, le partage d’emploi vise à long terme une redistribution de l’emploi et plus d’équité dans le monde professionnel en faveur non seulement des employés et employeurs mais aussi de la société en général.

Irenka Krone-Germann

Co-fondatrice et directrice Association PTO, Co-fondatrice We Jobshare Sàrl

A visionner FILMS de PTO:

Why Jobsharing? & Eqlosion & Swisscom & IWB

PUBLICATION: Ouvrage collectif sur le job et top sharing

Repenser les rapports de travail

Publié chez l’Harmattan en 2016, l’ouvrage collectif «Partage d’emploi – Job sharing : Nouvelles opportunités et défis du travail» regroupe les contributions de 34 auteurs des milieux économique et académique de Suisse, Allemagne, France, Grande-Bretagne et Hongrie. Les divers experts relatent le développement du partage d’emploi dans leur pays. Leurs angles d’analyse mettent en exergue le potentiel du partage d’emploi à l’ère numérique ainsi que l’impact de ces modèles pour parvenir à plus d’équité entre les genres sur le marché de l’emploi. L’ouvrage intègre non seulement la dimension que revêt le job sharing pour les employés et les employeurs mais aussi pour la société en général intégrant également une analyse des job sharings intergénérationnels. Des voix plus critiques analysent les dangers que peut susciter l’accroissement de flexibilité dans la mise en pratique du job sharing.