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Sylviane Dupuis

Photo: Y. Böhler

Comment devient-on spécialiste de la littérature de Suisse romande?
Sylviane Dupuis: J’ai été amenée à donner des conférences à l’étranger, en ma qualité d’écrivain, et on me demandait à chaque fois de parler de la littérature romande. C’est très particulier. Cela n’arrive ni aux Allemands ni aux Français. Mais en tant qu’auteur suisse, on doit d’abord présenter la littérature de son pays, avant de parler de son œuvre. De fil en aiguille, j’ai donc fini par développer une certaine compétence en la matière! Et surtout, publié de nombreuses études critiques. C’est assez paradoxal, dans la mesure où mon père était Français, arrivé à Genève juste avant ma naissance. J’ai fait mes écoles à Genève, puis je suis partie à Paris après ma licence. J’ai alors eu le choix entre rester en France ou rentrer en Suisse. Peut-être qu’il m’a fallu m’annexer sa littérature pour m’annexer la Suisse romande.

Dans un article rédigé pour la nouvelle édition de l’«Histoire de la littérature en Suisse romande», vous brossez le portrait d’une nouvelle génération d’écrivains désinhibée et connectée au monde. La littérature romande s’est-elle dissoute dans la mondialisation?
L’une des questions est de savoir si cette «littérature romande» existe encore. Elle s’écrit ici, se publie ici ou ailleurs par des gens nés ici. Cette cohabitation géographique mise à part, il est cependant difficile d’y déceler des dénominateurs communs.

Le référent n’est plus l’espace culturel français?
Il l’est encore en partie, mais beaucoup de ces jeunes auteurs sont des citadins internationaux, à l’image de Joël Dicker, ou alors ils publient ici sans y avoir forcément des racines, comme Elisa Shua Dusapin, qui est d’origine française et coréenne, ou encore Max Lobe, né à Douala au Cameroun, arrivé en Suisse à l’âge de 18 ans. Je le constate aussi aux textes qu’on me montre: en plus du français, certains de ces auteurs parlent et écrivent en anglais ou dans un français mâtiné d’autres langues. Ce métissage linguistique a été initié dans les années 1980 par des enfants d’immigrés, comme Adrien Pasquali, qui parsemait ses textes en français d’expressions italiennes. L’un des romans de Pierre Lepori, écrit en italien, autotraduit en français, est paru dans les trois langues nationales et en version trilingue! C’est un trait particulier à la Suisse par rapport à la France. Mais on retrouve des phénomènes similaires ailleurs. C’est le nouveau paradigme du XXIe  siècle. Et c’est passionnant.

Historiquement, la littérature romande s’est construite à partir de sa position périphérique par rapport au centre que représente Paris…
Au XXe siècle, les auteurs romands avaient effectivement beaucoup de mal à se faire publier à Paris. Il a fallu un travail énorme des maisons d’édition romandes pour diffuser cette littérature en France et y revendiquer sa place.

Cette littérature se distingue-t-elle par une utilisation particulière de la langue?
Oui, c’est très présent chez Ramuz. Il se veut auteur romand ou, plus précisément, vaudois, et universel. Il fait grand usage de la langue orale et d’un parler régional. D’ailleurs, il est aussi l’un des premiers auteurs à lire ses textes à la radio et à utiliser ce médium pour faire entendre sa littérature. Ce recours à l’oralité constitue un héritage important, une marque de fabrique. On notera aussi l’importance accordée à la poésie, y compris dans le roman. On retrouve cette dimension poétique chez des auteurs comme Catherine Colomb, Alice Rivaz ou Jean-Marc Lovay.

Il y a beaucoup de femmes dans la littérature romande. N’est-ce pas surprenant dans un environnement social somme toute très conservateur?
Ces femmes, au XXe siècle, font preuve d’audace à titre individuel. Elles publient le plus souvent sous un pseudonyme. Catherine Colomb, qui vit dans un milieu aisé de la bourgeoisie vaudoise, cache durant des années à sa famille et à ses proches ses activités littéraires. Elle écrit pendant que ses enfants sont à l’école. La Suisse est conservatrice, c’est un fait. Mais dans le milieu intellectuel, lorsqu’il s’agit d’être publiée en tant que femme écrivain, il règne une certaine liberté, une plus grande ouverture d’esprit. L’intelligentsia française, qui aime dire son amour des femmes et de la séduction, se révèle peut-être paradoxalement plus misogyne, précisément parce que les rapports sont plus explicitement basés sur la séduction que dans la Suisse protestante! Ces romancières reçoivent d’ailleurs le soutien d’hommes, des auteurs plus âgés qu’elles comme Ramuz ou Gustave Roud, qui leur décernent des prix littéraires. On rappelle aussi toujours que La paix des ruches d’Alice Rivaz, un texte redoutablement féministe, est paru deux ans avant Le deuxième sexe de Simone de Beauvoir.

Comment avez-vous vécu vos années d’enseignement à l’Université?
J’ai repris le séminaire de littérature romande qui avait été mis en place par Philippe Renaud dans les années 1970. À l’époque, cela paraissait très en décalage et marginal. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. On m’a proposé le poste en 2005. J’ai commencé à organiser des colloques, on m’a laissé une grande liberté et je me suis piquée au jeu. Les étudiants ont répondu présents. Les 25 mémoires sur la littérature romande rédigés en moins de quinze ans en témoignent. Durant cette période, j’ai dû mettre un peu entre parenthèses mon écriture et je me réjouis qu’elle reprenne sa place, mais j’ai adoré enseigner. 



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