Ce texte s’appuie sur une relecture l’ouvrage « Techno Civilisation: pour une philosophie du numérique, de René Bergé & Solange Ghernaouti-Hélie publié dans la collection Focus Sciences aux presses polytechniques et universitaires romandes en 2010. C’est également la voix et la pensée du philosophe René Berger, décédé en 2009, que l’on peut (re)-découvrir à travers ces lignes.

 

Un changement de paradigme

Depuis l’origine, l’homme a construit outils et machines pour étendre l’action de ses muscles en vue d’assurer sa maîtrise des énergies naturelles. Depuis quelques décennies, l’ordinateur est devenu l’extension de notre propre système nerveux. L’ordinateur restructure nos rapports administratifs, économiques, culturels, sociaux en imposant des comportements nouveaux et des rapports au temps et à l’espace différents.

Tout en restant enfermés, comme nos lointains ancêtres, dans un corps mortel, nous ne cessons de nous extérioriser tous azimuts à travers l’espace et le temps, à travers traditions et innovations, à travers le réel et le numérique, repères et calendriers rompus. Tout en restant amarrés à notre cerveau dans son modeste abri crânien, nous ne cessons de nous brancher à l’immensité des flux qu’innervent des réseaux toujours plus vastes, toujours plus puissants.

Au prix d’un schématisme peut-être excessif, on peut avancer que le Paradigme, c’est-à-dire l’ensemble des principes, des règles et des valeurs qui nous a orientés jusqu’ici, s’est fondé au travers des civilisations sur des dispositifs techno-symboliques qu’on peut synthétiser par quelques concepts clés :
Technique : au sens élargi, désigne l’ensemble des moyens pour faire qu’une chose existe en fonction d’un objectif et dans un contexte déterminé;
Symbolique : au sens élargi, désigne ce qui, au-delà de la fonction comme objectif, nous engage dans une action qui fait sens pour une communauté;
Imaginaire : désigne l’ensemble des croyances, des images, des comportements qui assurent le lien organique entre technique et symbolique et qui donnent lieu aux différentes cultures dans la diversité de leurs expressions sociales, politiques, religieuses: danse, musique, littérature, architecture, arts visuels, institutions.

Ce paradigme « Technique, symbolique et imaginaire », que l’on peut qualifier de classique, s’est maintenu au cours des siècles en accord avec le type de civilisation stable ou relativement stable que nous avons connu jusqu’ici. Il se caractérise par un équilibre durable entre le symbolique et le technique régulés par un imaginaire lui-même stable ou relativement stable. Certes, la civilisation égyptienne, comme la civilisation chinoise ont connu de nombreux changements au cours de leur histoire, mais ceux-ci n’ont pas affecté leur fondement qui demeure reconnaissable jusque dans le visage qu’elles ont pour nous aujourd’hui.

Vers de nouveaux équilibres

C’est depuis quelques siècles que le processus s’est amorcé, lorsque l’esprit scientifique, symbolisé par Galilée, a rompu avec le monde unitaire créé et gouverné par Dieu, dont l’Église a si longtemps assuré le règne ici-bas. Ainsi, au 18ème siècle, c’est la Révolution industrielle qui ébranle la société en inaugurant le règne de la Production-et-de-la-Richesse, la Pauvreté étant alors refoulée comme une maladie honteuse. Depuis un demi-siècle environ, les mass media et principalement la télévision inaugurent la « techno-Pentecôte » qui prétend, après le « babélisme » des nations », remédier à la dispersion des langues par l’unité de l’image que desservent avec zèle ondes hertziennes, satellites, câbles, tout un « clergé » médiatique dont les mœurs et l’équipement se retrouvent partout.

Mais voici qu’un autre bouleversement s’est déclenché depuis quelques décennies avec l’apparition de l’ordinateur. D’abord modeste extension de la règle à calculer et de la machine à écrire, l’ordinateur s’est mué très vite en un partenaire indispensable et exigeant qui transforme aussi bien les entreprises que la vie publique et privée. « Un ordinateur dans chaque foyer » rêvait Bill Gate au début des années 1980s, ce que Microsoft et Apple ont mille fois exaucé ! Et voici que, depuis un lustre à peine, c’est le Net et le Web combinés qui enveloppent la planète. Est-ce une tunique de Nessus ou s’agit-il d’un réseau salvateur? Mais en fait, cette alternative est déjà caduque. Le phénomène, à la fois exogène (dans tous les lieux) et endogène (par nos info-pratiques quotidiennes) se propage à une telle vitesse que notre entrée dans le nouveau millénaire tient moins du « passage » que du « saut quantique ». Peut-on dès lors, sinon expliquer, du moins éclairer le changement « quantique » dont notre époque est à la fois l’auteur et le théâtre?

Des métamorphoses en perspectives

Le réseau des réseaux qu’est Internet se distingue de tout ce qui a précédé. Sans entrer dans les détails, on peut dire qu’il s’agit à proprement parler d’un réseau an-archique, c’est-à-dire qui récuse l’organisation telle que nous l’avons connue jusqu’ici, fondée sur la distribution établie des places et des pouvoirs, et qui continue de structurer nos mentalités. En fait, il s’agit d’entrer dans un nouveau monde, où toutes les relations deviennent possibles, chacun pouvant accéder à l’information partout, et à tout moment, moyennant connexion au réseau via n’importe quel ordinateur. Et surtout la possibilité, encore plus révolutionnaire s’il se peut, de pouvoir soi-même produire de l’information à destination de l’ensemble des internautes, avec lesquels il est encore loisible d’entrer en rapport. Une telle technologie se prête à une restructuration complète de nos savoirs et de nos comportements, tels qu’ils ont été façonnés par les médias précédents, et débouche sur des pratiques si nouvelles que nous avons encore peine à comprendre les métamorphoses en perspective.

A suivre…



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