Ce texte s’appuie sur une relecture l’ouvrage « Techno Civilisation: pour une philosophie du numérique, de René Bergé & Solange Ghernaouti-Hélie publié dans la collection Focus Sciences aux presses polytechniques et universitaires romandes en 2010. C’est également la voix et la pensée du philosophe René Berger, décédé en 2009, que l’on peut (re)-découvrir à travers ces lignes.

 

Le futur n’est pas un simple prolongement du passé

Les mécanismes mentaux, qui ont régné durant des siècles, sont en train de se « faner », comme une fleur ou un arbre qui a épuisé sa sève, non pour céder à la mort, mais pour régénérer les conditions d’une nouvelle naissance ou plutôt, d’une métamorphose, c’est-à-dire d’un changement d’état radical, au sens propre, jusqu’à la racine. C’est partout et tous les jours que se multiplient les indices d’un tel changement, aussi bien sur cette terre qu’au-delà dans l’espace, et jusqu’au tréfonds de la matière, et sans doute, de l’esprit.

Ainsi, une nouvelle étape de l’évolution se profile qui n’est pas le simple prolongement du passé. En effet, cette dernière s’inscrit dans un processus non-linéaire, qui peut être synthétisé au moyen de deux termes réunis par un trait d’union : apoptose-métamorphose.

En grec, apoptose désigne la chute des pétales ou des feuilles, sens qui a été adapté à la suite de découvertes toutes récentes à la biologie pour désigner le phénomène par lequel un organisme, « invente » une mort cellulaire programmée, radicalement distincte de la nécrose, pour acheminer l’organisme vers son état d’accomplissement. C’est ce qui se produit par exemple chez l’embryon avec la disparition des membranes interdigitales, ou quand les neurones, aux prises avec un foisonnement ininterrompu, se « sacrifient en partie » pour « sculpter » ce qui deviendra notre cerveau.

Il s’agit d’un phénomène dont on s’est avisé de sa portée très générale et qu’on observe en particulier chez les animaux soumis à des changements radicaux, ou métamorphoses. Ainsi de certaines cellules ou groupes de cellules, voire d’organes entiers qui, assurant des fonctions « transitoires », disparaissent purement et simplement à une étape ultérieure, comme par exemple la queue du têtard.

Phénomène d’autant plus insolite qui touche au cœur même du processus d’hominisation. En effet, faut-il le rappeler, ce phénomène « sculpte » quelque cent milliards de neurones à l’intérieur du « creuset  » de la boîte crânienne. Celle-ci, à peine mille cinq cent centimètres cubes, dont le poids est d’environ un kilo cinq (plus ou moins trois cents grammes), mais dont le « feu » va nourrir interactions et interrelations par trillions à la faveur desquelles les hommes, tout en restant assujettis à leurs corps individuels, inventent de doubler l’environnement physique par un environnement culturel, « creuset » de la société humaine.

Un avenir à construire, une réalité à inventer

Il ne s’agit nullement de renier notre passé; il s’agit d’abandonner les mécanismes conceptuels qui, après nous avoir servi à établir et à maintenir notre pouvoir sur le monde, sont devenus des résidus qui désormais inhibent notre développement au vingt et unième siècle. C’est en effet à une nouvelle métamorphie (phénomène de transformation) que nous avons affaire, méta-morphose (méta-physique, méta-technologie) que nous n’avons pas à subir, mais à construire.

Enfermé dans la boîte crânienne, le cerveau se réduit à un organe physiologique. Désormais, il semble que seule la Technologie soit capable de donner forme à la fois à nos outils et à nos symboles; c’est elle qui « interface » notre cerveau avec l’environnement au moyen de la culture. A nous d’inventer la Cyberculture qui nous désirons laisser en héritage aux générations futures.

Frapper le silex pour en faire jaillir l’étincelle, le feu civilisateur naît du choc de l’esprit et de l’outil, l’un et l’autre s’entre-générant à la fois fonctionnellement et symboliquement. A la manière des trépieds d’Héphaïstos, les ordinateurs sont peut-être en chemin pour se rendre à l’assemblée des dieux du futur. L’avènement de « dieux technomorphes » ne serait-il pas l’enjeu de la Métamorphose.

Dépasser la révolution informatique par une métamorphose numérique

L’Ordinateur ne serait-il pas le génie de la Métamorphose qui, à la suite d’Héphaïstos, et de Prométhée, pourrait poursuivre l’Aventure humaine, d’où est sorti, osons le dire, Internet, amorce d’un « méga ou méta-cerveau » dont il nous reste à aménager les circuits, plus modestement, ou plus ambitieusement, à veiller sur leur développement, en vue d’affronter l’avenir.

Avec Internet, la relation traditionnelle du type « émetteur-récepteur », « producteur-consommateur », « maître-élève, » se transforme pour la première fois en une relation « inter-acteur », ce qui signifie que les interactions, en prenant le relais de la simple transmission, restructurent le champ de la communication, du savoir et de la décision.

Autant de mutations dues à la science, ou plutôt à la science appliquée qui prend figure dans et avec la technologie. Même si l’apport théorique de la science est à l’origine, c’est la technologie, alliée à l’économie, qui est devenue la force dominante. En effet, c’est elle qui transforme notre existence quotidienne et c’est elle également qui construit notre environnement. C’est en tout cas elle qui élabore, nul n’en peut plus douter, notre environnement techno-communicationnel à l’échelle du monde, ce qui a pris nom de « globalisation » et de « mondialisation ». Symboliquement, le chemin du nouveau Lascaux est devant nous.

De même que nos ancêtres ont donné forme à leur imaginaire au cœur des grottes de la préhistoire, de même les « primitifs du futur » que nous sommes sont appelés, dans l’immense nébuleuse des réseaux qui se déploie, à « dessiner » (design) les figures-flux susceptibles de construire notre techno-imaginaire symbolique en gestation auquel préludent déjà de nouvelles formes qui, même si elles échappent aux expressions classiques et mettent à l’épreuve l’image fixe et mobile comme le livre, ouvrent peut-être la voie à une nouvelle dimension de la poésie.

Nous sommes les primitifs du futur

A notre société en mutation répond l’instance d’une conscience en formation. L’enjeu est tellement énorme que les intérêts politiques, mais surtout économiques, rivalisent de zèle et de moyens pour domestiquer, c’est-à-dire assujettir la population d’internautes. Pour la première fois, Internet nous fournit les moyens de participer effectivement à l’émergence de la connaissance au fur et à mesure qu’elle se constitue et que nous contribuons à la constituer. L’enjeu est alors d’assurer aux individus les conditions effectives d’un questionnement permanent.

L’aventure ne fait que commencer, d’autant plus difficile, d’autant plus prometteuse qu’Internet est dans sa vocation de s’auto-générer, c’est notre souhait, dans un esprit humaniste. Esprit humaniste élargi, non pas tributaire du seul passé, mais qui, tout en tenant compte des valeurs de la tradition, prend en charge les valeurs en train de naître dans notre société de l’information. Il s’agit dès lors d’esquisser la « vision » (les visions ?) que l’on peut progressivement s’en former, et que l’on peut soi-même progressivement contribuer à former.

Les survivants du passé sont ceux qui prolongent leur capital de vie en se conformant aux normes et aux structures qui ont prévalu jusqu’ici. Les primitifs du futur sont ceux qui rompent avec les normes et les structures établies pour élaborer l’avenir, non plus comme un supplément, mais comme une possible métamorphose. Le futur se construit, non pas sur les prédictions des futurologues et des voyantes, mais par les « primitifs » que nous sommes capables de devenir. Le passage des uns aux autres implique un changement de niveau, de nature, et d’abord de nos modèles de penser et d’agir.

Il s’agit bel et bien d’un double mouvement: d’une part s’affranchir du passé, sans le nier, d’autre part, construire l’avenir, sans le prédéterminer. Ce qui exige de mettre au jour, non seulement les contenus du passé, mais les mécanismes mentaux qui l’ont constitué, et – simultanément ou presque? – de guetter les indices des changements qui s’amorcent pour les convertir en signes d’une vision nouvelle. A un réseau de communication d’un nouveau type doit répondre une conscience planétaire d’un nouveau type.



Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.