Fréquemment évoquées en France, les questions de la double-nationalité des joueurs de football et du choix de l’équipe nationale dont on défendra les couleurs se sont récemment invitées dans l’actualité helvétique autour du jeune joueur du FC Bâle d’origine camerounaise : Breel Embolo.

Ce dernier, encore inconnu du grand public il y a quelques semaines, est désormais présenté comme étant dans le viseur du Bayern de Munich ou d’autres clubs majeurs des principaux championnats étrangers. Grand espoir du football helvétique – il a joué avec les « moins de 21 ans » contre l’Ecosse récemment –, il pourrait pourtant règlementairement porter le maillot de l’équipe nationale « A » du Cameroun.

Retour sur une « affaire » avec Jérôme Berthoud, sociologue spécialiste des questions de migrations de footballeurs africains, et tout particulièrement des footballeurs camerounais, dont il étudie les trajectoires dans son travail de doctorat.

 

Grégory Quin : Jérôme Berthoud, pouvez-vous nous exposer les faits ? Comment s’est construite cette « affaire Embolo » ?

Jérôme Berthoud : Cette « affaire », comme je l’ai nommée, fait suite à la rencontre de Champion’s league du mardi 4 novembre 2014, entre le FC Bâle et le club bulgare du PFC Ludogoretz Razgrad, en phase de poule de la Ligue des Champions, Si l’« affiche » n’était pas à priori des plus attractives, l’enjeu était de taille puisqu’en en cas de victoire, l’équipe rhénane avait de fortes chances de « s’offrir » sa qualification pour les 8èmes de finale de la compétition contre le « grand » Liverpool le 9 décembre prochain.

Lors de cette rencontre, Breel Embolo, un jeune joueur camerounais arrivé en Suisse avec sa mère à l’âge de 6 ans, crève l’écran. Malgré l’importance de l’enjeu et la responsabilité qu’il endosse – il remplace l’attaquant vedette du club, Marco Streller, blessé –, le jeune homme fait honneur à son rang. Il ouvre le score à la 34e minute, avant d’être à l’origine du 3e but bâlois. A la fin de la rencontre, gagnée 4-0 par le FC Bâle, tous les regards se tournent alors vers le jeune natif de Yaoundé à qui l’on prédit un grand avenir.

 

GQ : Quels enjeux ce cachent donc derrière cette performance sportive ?

JB : La prestation sportive du jeune camerounais est rapidement passée au second plan. Deux jours après la victoire, le quotidien suisse romand Le Matin titrait en une : « La Suisse va-t-elle perdre un talent ? » Trois pages de son édition étaient consacrées au « cas » Embolo, ou plutôt à la question du choix de jouer ou non pour l’équipe de Suisse. Rappelons que le joueur n’a pas encore pris sa décision. Il joue actuellement avec les M21 suisses mais selon les règlements de la FIFA cela ne constitue pas un obstacle pour une sélection avec un autre pays. Jouera-t-il donc « pour » le Cameroun, pays dans lequel il est né et qui l’a vu grandir jusqu’à l’âge de 6 ans ? Ou plutôt « pour » la Suisse, pays d’accueil qui lui a permis de devenir un footballeur professionnel ?

 

GQ : Vous parlez d’enjeux sportifs, mais n’y a-t-il pas aussi d’autres enjeux derrière un tel choix ?

JB : En effet. Au-delà des enjeux sportifs, l’ « affaire » Embolo met en lumière plusieurs problématiques relatives à la figure du migrant africain, telle qu’elle apparaît dans les médias mais aussi dans le monde du football et la société civile.

La première relève du vocabulaire utilisé pour parler du joueur africain, dont les qualités sont globalement présentées comme identiques et surtout physiques. Les journalistes et autres commentateurs emploient ainsi des termes tantôt naturalisant (pépite, joyau, une souplesse naturelle), tantôt animalisant (un caractère félin). Du reste, Breel Embolo n’est pas la seule cible de ce vocabulaire fort maladroit. Quelques jours avant cet épisode, Willy Sagnol, entraîneur des Girondins de Bordeaux et ancien international français, s’est engagé dans une définition maladroite du joueur « typiquement africain » (pas cher, puissant et prêt au combat), avant de préciser qu’il souhaitait en limiter le nombre au sein de son équipe, initiant une polémique remontant jusqu’aux sphères gouvernementales.

En tout état de cause, le caractère particulièrement inapproprié du vocabulaire trop souvent utilisé pour décrire les footballeurs africains est plus que malheureux. Une fois de plus, nous nous trouvons face à un portrait qui met de côté la part d’« acquis » de l’être humain, pour se concentrer sur l’« inné », et tout se passe comme si le joueur – nous devrions dire l’ « Homme » – africain était dans l’incapacité d’apprendre.

 

GQ : Quelles sont les spécificités de la situation suisse ? Le passé « colonial » qui peut parfois envenimer les débats en France n’est pas le même ici ?

JB : C’est une deuxième problématique. Dans un pays qui vote régulièrement en faveur de propositions visant à restreindre au maximum l’immigration, cette inquiétude soudaine de voir partir un jeune africain peut paraître étonnante. En réalité, cela n’a rien d’exceptionnel, bien au contraire. Cet exemple ne fait que s’inscrire dans le prolongement d’une vision actuelle de la migration, la limiter et surtout la sélectionner. Les promoteurs d’une naturalisation facilitée du jeune Camerounais – dont de nombreux acteurs du monde du football font partie – doivent cependant ainsi être conscients d’une chose. Par leur positionnement, ils soutiennent une inégalité de traitement dans l’accès à la nationalité mais aussi une vision largement « utilitariste » de l’immigration.

 

GQ : Comment comprenez-vous la réaction des supporters, relayée dans les médias et sur les réseaux sociaux ?

JB : D’après ce que j’ai pu constater, beaucoup de réactions sont faites d’incompréhension face à un joueur qui a reçu l’entier de sa formation footballistique en Suisse et qui pourrait avoir le « courage », ou plutôt le « culot » de « trahir » sa patrie d’accueil en décidant de jouer pour son pays d’origine. Mais oserait-on critiquer celui qui, après avoir obtenu un diplôme en Suisse, part à l’étranger travailler pour une multinationale ?

 

GQ : Quel est alors votre synthèse pour mieux comprendre cette « affaire » ?

JB : Dans les commentaires, autour des questions d’immigration ou de spécificités de la situation sportive, il y a deux points en commun. Le premier est la discrimination, certes parfois inconsciente, dont il est question. On y a recourt soit pour stigmatiser le joueur par le biais d’un vocabulaire déshonorant ou au contraire pour approuver sa naturalisation au détriment d’autres migrants plus ordinaires. Le deuxième est que le discours actuel au sujet de Breel Embolo nous semble passer à côté de l’essentiel : que ce dernier choisisse de jouer pour la Suisse ou le Cameroun, il n’est pas devenu ce qu’il est grâce à de prétendues qualités « innées » mais parce qu’il a pu bénéficier d’une excellente formation au sein du FC Bâle, formation dont il a lui aussi été l’acteur !

 

A propos de ces questions de carrières, de migrations et d’histoires de footballeurs, on lira notamment une contribution de Jérôme Berthoud dans la revue Afrique Contemporaine.



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