Carnet de voyage #008

Samedi 13 juillet 1991

#Bodø → #Narvik → #Storslett

« À l’écart des loups qui devraient être enchaînés, des serpents qui devraient être jetés à la mer, des semeurs d’embrouilles, des ivrognes borderline, des forbans et autres cas sociaux, nous déroulons nos sacs couchages et nous serrons les uns contre les autres à la merci du premier manant venu. »

La route est à nous, le bonheur est droit devant.

Les filles reposent en paix l’une contre l’autre. Je suis la tranchée recouverte de goudron taillée dans le paysage par la Wehrmacht il y a cinquante ans, alors qu’elle entreprenait la construction de la Polar Line, voie de chemin de fer qui devait relier Fauske à Narvik pour ensuite s’étendre sur mille deux cent quinze kilomètres jusqu’à Kirkenes, extrême nord-est du pays…

Vingt-deux heures quinze, Storslett, petite localité perdue entre les dunes enneigées, terminus.  Quelques petites averses jettent leurs ultimes gouttes dans notre bataille. Nous sommes à la rue : le camping le plus proche n’existe pas et il est trop tard pour mendigoter un gîte. Un petit couple d’Argoviens se joint à notre déconfiture. Nous serons cinq à pousser la porte du bar le plus proche dans l’espoir d’y passer une partie de la nuit.

Bar, pub, saloon, qu’importe l’appellation, l’établissement se résume en une basse-cour enfumée et assourdissante au sol recouvert de moquette rouge souillée de tessons, de cadavres, de mégots et de bile. C’est samedi soir et toutes les tribus de la région sont représentées. Dans un coin, accrochés à l’abreuvoir, des funambules et des jongleurs sur le déclin défient les lois de la physique alors que sur la piste, les bêtes de foire bombent le torse : clowns blancs, singes hurleurs, zombies endimanchés, cracheurs de feu et autres monstres d’opérette titubent au rythme d’une musique métallique qui peine à se frayer un chemin entre les boissons qui s’entrechoquent.

Un Oslovien nous met au parfum: « Ici on aime pas les étrangers, faites-vous tout petits, ou mieux,retournez là d’où vous venez ! »

Corroborant ses dires, un grand loup blanc au visage hargneux escorté d’un serpent puant le fiel pénètre avec fracas et gesticulations acrobatiques dans notre cercle. Et de nous déballer ses tirades d’éructations, de bafouillements désarticulés, de reflux gastro-oesophagiens et de grognements acerbes sous les acclamations d’un public conquis d’avance. Aucun doute, ce brillant athlète du verbe, ce prétentieux génie narcissique, cette grandiloquente et orgueilleuse sale gueule n’est autre que Fenrir, fils de Loki, dieu de la discorde. Et son ombre nul autre que son fourbe frère Jörmungand.

Le roi de la place et son fou.

Le bandit et son complice.

L’alcoolo et son demi-double.

Les mêmes baveux qui règnent au-dessus des lois dans tous les coins perdus, au fond des vallées, au bout des routes, ces mêmes teigneux couverts par le secret de polichinelle, l’omerta et les singes de la sagesse qui gouvernent dans l’intérêt des copains d’abord…

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