Samedi 29 juin 1991,

#Sion → #Hamburg → #Puttgarden

« Si vous aimez l’aventure, suivez-moi. Je ne sais pas où je vais, mais j’y vais. »

Tôt, trop tôt pour un samedi, mais la hâte de battre le chemin de fer maintenant qu’il est chaud me bouscule et me démange. Dix-neuf ans sans brûlure ni vertige, c’est assez.

À quai, senteurs de ferraille envoûtantes: l’ivresse du départ ne me fera pas tourner la tête et regarder derrière. Je ne pars malheureusement qu’un mois. Mais au moins je pars. Trente kilos de bagages sur le dos, une carte de l’Europe du Nord dans une main, un plein d’enthousiasme dans l’autre, une technologie embarquée se résumant à un appareil photo reflex, un walkman antédiluvien, une tente riquiqui, un sac de couchage et juste ce qu’il faut d’inconscience pour se lancer.

Le sablier s’écoule, mes premières minutes rien qu’à moi se dissolvent dans la brume matinale. Mon train est en retard. Je n’aime pas être en retard sur mes rêves. À Lausanne, je n’aurai que dix minutes pour changer de ligne.

Je m’en vais au Nord. Tout au nord. Parce que personne n’y va. Parce que c’est beau. Parce que c’est loin. Que c’est différent. Parce que le soleil y brille la nuit et que les filles sont belles.

Une bourrasque entre en gare. Une locomotive pleine de promesses et des wagons plein d’espoir ralentissent pour m’enlever. Les portes s’ouvrent et je gravis les trois marches qui me font faire le premier pas vers autre part. Rapt. Je m’en vais pour de vrai !

Mes repères, mes marques et points d’appui rétrécissent pour disparaître au coin de la baie vitrée. J’habite enfin l’instant, celui qui prend toute la place. Me voilà artisan de ma propre réalité, même si le contrôleur m’informe que mon billet n’est pas valable.

« Un billet inter-rail n’est valable qu’en dehors de son pays d’émission ».

Pas grave. Il me reste au fond d’une sacoche une carte journalière, reliquat d’un premier voyage en train qui m’avait fait faire le tour de mon pays.

« ça ne sert à rien de partir loin si on ne connaît pas son coin ».

Mon joker valide ma journée sur le réseau du train train quotidien de tous ces autres qui ne sourient plus.

La zone. Un train qui n’est plus là peut-il en cacher un autre ? Je cours entre les lignes à la recherche d’une correspondance. Un coup d’oeil sur le tableau des horaires m’informe que, horreur, il y a erreur dans mes horaires. Mon train n’est pas parti, mon train n’existe plus. Depuis un an.

Vite, dégoter un aiguilleur qui puisse me remettre sur la bonne voie. Au guichet, la préposée à l’accueil n’est pas accueillante. Devrais-je lui lancer un peu de nourriture ? J’essaie l’humour. La demoiselle se détend.

« Je vais à Oslo. Une destination de rêve ! »

Son masque se fissure et tombe par petits morceaux sur le comptoir, laissant un large sourire ouvrir son visage et illuminer ses yeux, elle en devient jolie, même très, et ce même si Oslo ne la fait pas rêver. Elle ne m’accompagnera pas mais veut bien contribuer à mon bonheur. En quelques pas de danse sur son clavier, la voilà qui m’ouvre une voie royale pour le « Nordistan ». Une place en seconde m’attendra à Bâle, une autre à Hambourg. Je prends son sourire parce qu’il est beau et que j’ai de la place.

Exit la zone, cavale en pays de Vaud, traversée des gares d’Yverdon, de Neuchâtel, de Delémont et changement de diligence dans celle de Bâle.

Le Rhin franchi, un douanier me confirme mon nouveau statut d’expatrié. Je suis désormais un étranger. Un vagabond. Un vaurien en vadrouille le nez collé derrière les vitres d’un pays devenu grand depuis qu’un mur est tombé, il y a deux ans.

Je glisse. Vingt minutes de panne à Freiburg n’y changeront rien, je glisse. Depuis Mannheim, je glisse plus vite. D’ailleurs, je ne glisse plus je vole, furtif, assis sur le plancher d’un long tube blanc qui déchire la grisaille. Je floute les paysages devenus monotones sur une terre trop plate, j’esquisse quelques gares : Francfort, Fulda, Cassel, Göttingen… Les arbres courent, les maisons devenues translucides se disloquent et se désagrègent. Je suis le vent. Le vent du changement. Je suis le souffle, la magie de l’instant. Je suis l’Intercity Express.

Entre Hanovre et Hambourg, quelques paroles partagées raccourcissent la distance. Je comprends. On me comprend. Merci à toutes ces institutrices pleines de courage qui ont insisté et bourré nos crânes d’élèves revêches hostiles aux interminables leçons de vocabulaire teuton, aux primes abords barbares et inutiles. Merci chères maîtresses pour les échanges rendus possibles qui enrichissent.

Quand on sait partager, on n’est jamais seul longtemps.

Hambourg, deuxième plus grande ville d’Allemagne, plaque tournante des réseaux en partance pour l’Europe du Nord et la Scandinavie, pour Bruxelles et ses choux, pour Berlin et ses boules. Le sud est trop loin pour qu’on s’en soucie. Le souvenir d’un sourire et on efface tout le reste. Hambourg, halle immense aux relents de souk, fourmilière chaotique, la fin du jour me laisse une demi-heure pour trouver mon salut.

D’un ciel surchargé de poutres métalliques et de pigeons crépite l’écho des annonces numérotées sensées orienter les voyageurs. À l’autre bout de la passerelle, une plage de têtes blondes correspond au numéro huit et à l’image que je me fais des « Nordistanais ».

Locomotives fumantes de diesel, wagon lourds et langues exotiques qui chantent des ronds sur les å et des barres sur les ø. J’exulte. Les voitures, portes bées, gobent la foule. Dans mon compartiment, un breton me souhaite le bonsoir. Comme il n’a pas de réservation, il sera rangé au fond du train par le personnel avant même d’atteindre la périphérie de la ville, lorsqu’une petite famille revendiquera sa place.

Nous roulons. Un responsable de bord collecte passeports et cartes d’identité pour la nuit. Deux frontières seront traversées d’ici l’aurore. Le long de la « Vogelfluglinie » – corridor de transport entre Hambourg et Copenhague -, le Schleswig-Holstein, – land du nord de l’Allemagne – s’assoupit. Bronzée par l’Espagne, la petite famille suédoise avec qui je baragouine en anglais primitif agrémenté d’un large assortiment de gestes remplis d’images, regagne ses pénates du côté de Göteborg.

Après une petite pause entre le briques rouges de Lübeck, après avoir enjambé un bout de mer Baltique sur un grand pont en fer et avoir patienté notre tour en gare de Puttgarden sous les rires de quelques mouettes insomniaques, notre convoi de sans-papiers disparaît par petits bouts dans les entrailles d’un ferry hors taxe.

Le train flotte.

La mer frissonne.

Sur le pont, de longs cheveux noirs dansent avec la brise. Elle est belle. Elle me dit qu’elle rentre chez elle, au pays, après une longue absence.

Attirés par les étoiles qui scintillent au nord, nous déployons nos ailes de papillons de nuits et rejoignons l’autre rive. Nous rentrons chez nous, au pays, après une trop longue absence.

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