Canal + diffuse le 1er février 2016 l’enquête documentaire de Paul Moreira, Ukraine: les masques de la révolution. Soit deux ans après qu’une fusillade d’origine obscure ayant fait une centaine de morts le 20 février 2014, à Kiev, eut précipité le dénouement de manifestations qui duraient depuis des semaines.

Au sujet de cette étrange fusillade par des snipers non identifiés, il convient de dire que l’enquête s’est enlisée… Tout comme l’enquête sur la tuerie du 2 mai 2014 à Odessa, qui constitue le cœur du métrage de Moreira. On n’en connaîtra sans doute jamais le fin mot. Mais les uns et les autres en ont fait leur cheval de bataille, pour une révolution suivie d’une guerre qui dure depuis deux ans.

Surviennent alors des émeutes ultraviolentes conduites par un groupe paramilitaire appelé Pravyi Sektor (Secteur droit), réunissant des mouvements nationalistes, radicaux et néonazis ayant prospéré sur le terreau d’une indépendance boiteuse depuis 1991, arrosée d’engrais ou de poisons étrangers. Beaucoup de paumés, de chômeurs et d’exclus embrigadés par des leaders de la haine ou des magnats. Et une histoire plus souterraine, qui passe par la résurgence des mouvements néopaïens/néonazis via des des réseaux politiques et culturels européens; histoire qui n’a pas encore été faite… (elle est en train de se faire.)

Puis a lieu la destitution – controversée – du président Ianoukovytch par la Rada (parlement monocaméral d’Ukraine) et l’instauration d’un régime provisoire auquel prennent part quelques ministres ouvertement néo-nazis ou fortement accointés avec cette mouvance au destin historique particulier, dans les pays d’Europe centrale et de l’Est. Ceux-ci seront en partie purgés, au fil du temps, une fois le nouveau régime installé. Ils avaient servi…

Mieux vaut tard que jamais

Le documentaire de Paul Moreira n’apprendra probablement rien de nouveau à ceux qui se sont intéressés à ces événements de près. Mais il est nécessaire, quelles que soient les critiques qu’on pourra lui adresser.
Pour moi, le véritable déclencheur fut le massacre d’Odessa. Il est indéniable que le traitement médiatique ne fut pas à la hauteur. Qu’il y avait anguille sous roche. Il n’est pas possible, selon la logique médiatique qui domine, qu’un tel déchaînement de violence n’ait suscité que des brèves en marge des quotidiens, le lendemain et les jours qui ont suivi, sans qu’il y ait une « bonne mauvaise raison ». Cette raison se situe dans les régions obscures de la manipulation ou du parti-pris.

La manipulation, s’il y en eut, nous reste cachée. Intéressons-nous plutôt à ce que nous pouvons constater: le parti-pris médiatique. Les informations laconiques sur ce massacre insistaient lourdement sur des provocations ayant eu lieu plus tôt par des manifestants anti-Maïdan, alors qu’on savait que les victimes de la Maison des syndicats étaient toutes des anti-Maïdan. Comme si la mort d’un manifestant de Secteur droit (extrême droite néonazie) abattu, vraisemblablement par un militant pro-russe, un peu plus tôt dans la rue pouvait servir à justifier une tuerie de manifestants pacifiques acculés dans une maison en feu… La crédibilité médiatique en a pris un grand coup, selon moi, dont elle ne se relèvera pas de sitôt.

Cette raison, c’est aussi la guerre. Plusieurs personnes l’ont souligné depuis longtemps: quand on en arrive à ce point d’omission volontaire, en paroles, les actes ne sont pas loin. Les chancelleries occidentales n’ont pas daigné souligner l’horreur de l’événement par un mot de compassion, au contraire, ont cherché à diluer les responsabilités ou se sont tues, ce qui revenait à cracher sur les victimes, et cela a été ressenti profondément par quantité de personnes. Les réseaux sociaux se sont échauffés au point d’incandescence. Mauvais augure. Pour moi, la guerre a commencé à ce point. Une sale guerre, réelle, qui a déjà fait près de 10’000 morts, et larvée, qui n’a pas fini de déployer ses conséquences…

Le documentaire de Paul Moreira, je l’ai dit, n’apprendra rien de plus à ceux qui se sont déjà intéressés à ces événements. Il consistera en une bonne séance de rattrapage pour les autres. Avec un peu d’amertume, je dirais: trop tard. Le pire n’a pas pu être évité. Selon l’adage attribué à Arthur Schopenhauer, «Toute vérité franchit trois étapes. D’abord, elle est ridiculisée. Ensuite, elle subit une forte opposition. Puis, elle est considérée comme ayant été une évidence.» Mais un dicton dit aussi: « Mieux vaut tard que jamais. »

Ce qui incite à regarder ce documentaire de Paul Moreira, c’est les attaques qu’il subit avant même sa diffusion.

La présentation du doc sur Canal + annonce que « nous n’avions pas vu les bandes armées d’extrême-droite, soutenues en sous-main par Washington, comme nous n’avions pas vu un massacre de masse à Odessa, commis par les nationalistes ukrainiens. » Ces affaires ont été sous-traitées, c’est absolument vrai.

Pas par Sept.info, à tout le moins, qui a publié plusieurs de mes enquêtes et témoignages contrebalançant un peu les nouvelles prises essentiellement de Kiev, où se situe le QG de la communication ukrainienne comme de la presse occidentale. Il y eut, par exemple, l’interview d’un journaliste ukrainien, de culture à la fois russophone et ukrainophone, qui mettait en garde contre la guerre civile et la manipulation des informations par ses confrères et consœurs de Kiev, eux qui n’étaient jamais venu voir ce qui se passait dans le Donbass. Ou la question des députés qui ont fait passer une loi blanchissant les organisations politiques ukrainiennes ayant collaboré avec le régime nazi.

Le synopsis du doc prétend aussi explorer « une zone restée aveugle »: « Dans la nouvelle guerre froide Russie-USA, l’Ukraine est un pion décisif dans une stratégie de contention de Poutine. » Cette question a été traitée avec prémonition et détails dans le documentaire de Manon Loizeau, Les dessous des révolutions colorées, réalisé en 2005. Il est vrai que cette dernière semble avoir curieusement choisi un camp, depuis, et que son documentaire aurait probablement de la peine à passer aujourd’hui sur les chaînes française, malgré son grand intérêt. Sur Sept.info, quelques témoignages actuels sur la question ont été récoltés, comme celui de l’ex-procureur général adjoint d’Ukraine, Renat Kuzmin, qui affirme que la guerre en Ukraine est le résultat d’un affrontement entre la Fédération russe et les Etats-Unis. Le cas des ministres étrangers naturalisés ukrainiens pour pouvoir être nommés au gouvernement a aussi été traité sur Sept.info. Peu de gens ont relevé l’étrangeté de cette situation: l’importation de dirigeants dans des pays européens ravagés va-t-elle devenir une norme?

Mais ce qui incite le plus à regarder ce documentaire de Paul Moreira, c’est les attaques qu’il vient de subir avant même sa diffusion. Un blog militant demande même son retrait de la liste de diffusion. Une pétition est lancée pour l’interdire (elle n’atteint pas les 1000 signatures à ce jour). Le réalisateur s’en est déjà défendu lui-même. Passons juste en revue quelques points.

Anna Colin Lebedev, chercheuse au Centre d’études des mondes russe, caucasien et centre-européen lui reproche d’en faire trop sur le drame d’Odessa et de grossir le trait des bandes d’extrémistes sans nuancer leur relation avec l’Etat ukrainien.

Pour contrer le fait que, selon Moreira, « personne n’en a parlé », elle donne des exemples d’articles postérieurs pour la plupart aux faits qui ont débuté sur la place Maïdan. Quant aux articles traitant des militants de Secteur droit qu’elle cite, il est patent qu’ils s’efforcent tous d’en minimiser les objectifs, par exemple en atténuant leur qualification: ce sont des « nationalistes », des « radicaux », des « patriotes », des « conservateurs d’extrême droite » à la rigueur, mais il faudra du temps avant que l’option « néo-nazie » soit retenue, du bout des lèvres. Alors que les signes étaient clairs, dès leur apparition sur la place Maïdan. Pourquoi n’aurait-on pas dû en parler? On s’imagine cela, en France, si des insignes ou des slogans néo-nazis étaient proférés lors d’une manifestation?

La preuve du manquement des médias se trouve dans l’unique article qui a traité du drame d’Odessa quatre jours plus tard.

A propos de la tuerie d’Odessa, la chercheuse peine à trouver des exemples. Elle ne peut que signaler « son évocation [en effet, ce n’était qu’une évocation!] dans tous les grands médias au moment des événements et plusieurs reportages un an plus tard ». Un an plus tard!

La preuve du manquement des médias, au moment opportun, se trouve dans l’unique article qui a traité le premier en extension de ce drame, quatre jours plus tard, et qu’elle se garde bien de citer. L’article posait justement la question: Pourquoi le massacre d’Odessa a-t-il si peu d’écho dans les médias?

La chercheuse qui invoque l’arrivée tardive des pompiers pour expliquer les morts dans le bâtiment n’a pas dû voir les images qui montrent que des hommes peu avenants empêchent les camions de pompier d’arriver sur place, brisent leurs vitres, malmènent leurs chauffeurs (voir cette vidéo, à partir de 34’45, par exemple – il existe d’autres témoignages). Si cette nouvelle ère de l’image omniprésente provoque des falsifications frénétiques et demande un travail d’analyse épuisant, elle permet aussi de rompre parfois avec les thèses verbales sans témoins…

On peut signaler encore cette troublante vidéo montrant des jeunes filles préparant des cocktails Molotov aux abords de la Maison des syndicats, qui brûlera peu après.

De nombreux autres faits signalaient très tôt la dégénérescence de cette révolution en guerre civile, par exemple, cette attaque de cars de manifestants anti-Maïdan désarmés, dans la nuit du 20 au 21 février 2014, dont je ne crois pas qu’un seul média occidental ait parlé. Il n’était pas vraiment question d’«héroïsme révolutionnaire» dans ce cas-là, mais de pure violence, d’humiliations et de meurtre. 

Tant d’autres exemples. Naturellement, chaque camp privilégiera les siens. Mais pourquoi diable, en France, en Europe de l’Ouest, privilégier une version?…

Enfin, il faut bien dire que ce qui se passe en Ukraine est difficile à comprendre dans tous ses tenants et aboutissants. Vu de l’extérieur, il est normal de faire preuve de retenue, indécent de se substituer aux souffrances des uns et des autres, car impossible de savoir quel parti nous aurions été libres de choisir, si une telle situation nous était échue en vrai.

Les événements un peu lointains nous paraissent moins importants, peut-être à raison, que les affaires courantes à régler dans notre tête, notre famille, notre commune ou notre pays. Mais le problème vient de ce qu’on en parle. Les médias en parlent. Les gens en parlent. Des politiciens et des académiciens en tirent des conclusions louches, quand ils les divulguent loin à la ronde, en se prêtant au jeu de l’information. Alors on aimerait bien savoir ce qui pousse certains journalistes à suivre manifestement la voie d’un militantisme à peine voilé sous divers stratagèmes.

C’est ce qui m’impose de réagir en faveur du documentaire de Paul Moreira. Et je préférerais me passer du risque de le dire, si je pouvais m’identifier à une voix européenne qui se fût clairement démarquée, dans ce conflit qui a aussi pour résultat de mettre en lumière la déroute inquiétante de sa politique et de ses valeurs.

Il est étrange, pour des médias occidentaux qui fondent leur crédibilité sur le traitement « neutre », « objectif », « impartial » de l’information, de se porter manifestement, unilatéralement, à la rescousse d’une seule thèse.

Je suggère un travail de mise en lumière des relations, réseaux et intérêts qui poussent à adopter une telle position. Comme cette conversation que j’ai personnellement surprise, sur Facebook, entre quelques-uns des journalistes français en charge de l’Ukraine (issus du même sérail), se moquant entre eux très grossièrement des journalistes qui pouvaient montrer des aspects différents de la réalité… Parti-pris.