Les réactions provoquées avant, pendant et après la diffusion du documentaire de Paul Moreira, Ukraine: Les masques de la révolution, m’ont incité à poursuivre quelques recherches et à vérifier une ou deux choses.

Même si je m’attendais à confirmer mes intuitions surgies de précédente analyses – depuis deux ans – j’ai carrément peur de ce que j’ai découvert.

Je commence donc par prévenir: j’ai un grand respect pour le peuple ukrainien dans l’ensemble qui se trouve, à mon avis, au cœur d’une situation géopolitique temporairement dramatique et victime de machinations terribles, malgré son vœu de changement, pour une partie, et son souhait de continuation paisible, pour une autre partie.

Ce que j’analyse, depuis deux ans, c’est le discours médiatique autour du conflit en Ukraine. Je fais une analyse méta-discursive. Parce que, comme Paul Moreira, j’ai été choqué du peu de réaction suscité à la suite du massacre d’Odessa le 2 mai 2014 (un rapport très factuel des événements est à lire ici).

Je ne saurais me substituer aux souffrances, aux souhaits, ni même, à la limite, aux raisons des combattants les plus radicaux de l’un et l’autre camp, qui se retrouvent eux, en Ukraine, dans des situations, des pensées et des choix que nous n’éprouvons pas mais que nous ne faisons qu’imaginer.

En revanche, pour ce qui est du discours médiatique, j’ai, comme M. Moreira, «cette légère impression de m’être fait avoir.»

Paul Moreira déclare en introduction de son documentaire: «Comme tout le monde j’ai éprouvé de la sympathie pour ces hommes et ces femmes qui occupaient la rue nuit et jour en plein hiver. Ils voulaient rejoindre l’Europe, s’éloigner de la Russie […] Le monde libre et ses caméras étaient du côté des insurgés. […]»

Puis il pose la question: «Mais alors, d’où me venait cette légère impression de m’être fait avoir?»

Comme on sait, des journalistes ont protesté de l’angle pris par Moreira et des défauts possibles de son documentaire. Ce sont des «correspondants permanents ou des envoyés spéciaux très réguliers en Ukraine». Leurs  reproches ont été largement relayés par les réseaux d’activistes ukrainiens (Comité Ukraine, Forum Ukraine…) et même l’Ambassade d’Ukraine en France qui a souhaité que Canal + censure le film. J’en ai déjà parlé ici. Et une sympathique synthèse de ce cette tourmente médiatique a été écrite là.

Les critiques qui m’ont été adressées personnellement m’ont permis de réfléchir. Hormis les dénigrements et les insultes (« néo-pétainiste » (!), « agent du Kremlin », « poutiniste », « idiot utile », etc.), quelques remises en question m’ont été proposées par deux sérieux contradicteurs, tout au plus. On n’est jamais trop précis, trop prudent, trop intelligent. Certains ont la mémoire longue quand il s’agit de dévier du sujet. Moi aussi, j’ai la mémoire longue du discours médiatique!

Ainsi, mon meilleur contradicteur m’objecte que « le lien direct entre les organisations nationalistes qui existait avant Maïdan et après, est finalement assez polémique. Par exemple, même si UNA-UNSO a été dissous pour devenir une des fondatrices de Praviy Sektor, finalement les membres de UNA-UNSO y sont très marginaux. » (On trouve, dans le Wikipedia en allemand plus d’informations sur l’UNA-UNSO que dans sa version française.)

Soit. UNA-UNSO a été fondée à Lviv en 1990. Sa branche politique s’est dissoute dans l’organisation d’extrême-droite Secteur droit, qui regroupe un peu tous les autres mouvements du même ordre, ultranationalistes, néo-nazis, hooligans suprématistes… Sa branche paramilitaire subsiste. Elle s’était déjà exportée dans plusieurs guerres contre l’armée russe, comme en Tchétchénie, et en Géorgie où il paraît que ses membres s’entraînaient depuis les années 1990 – ainsi que le montre cette vidéo de propagande. Ils ont déjà joué un rôle important lors de la « révolution orange » de 2005.

Sur le blog russe Live Journal, on apprend que des nationalistes ukrainiens (qualifiés membres de l’UNA-UNSO) étaient entraînés par des paras de l’OTAN en Estonie en 2006… On y découvre, en passant, un salut nazi et des croix celtiques…

Ces hommes,  entraînés à toutes les tâches militaires de la subversion au combat rapproché et à la guerre ouverte, on les retrouve en bonne partie sur Maïdan en 2013-2014!

Que des hommes? Non, et c’est là que j’interviens avec des exemples (effrayants) du discours médiatique qui me concerne. Ce discours de la presse à grand courant européenne et qui est censé m’aider à me forger mon opinion sur de graves questions.

Quand la presse francophone qualifie de « militants pro-européens » des membres d’une organisation d’extrême droite paramilitaire.

Un exemple concret et irréfutable qui prouve que le discours médiatique a été parfois étrangement biaisé (en Europe) est le cas de la journaliste Tetiana Tchornovol (ou Tchernovil). Cette femme a été une membre éminente du parti d’extrême-droite UNA-UNSO, viscéralement anti-russe et se référant aux théories de Dmitri Dontsov, l’idéologue du nationalisme intégral ukrainien. Elle a été la porte-parole de l’UNA-UNSO et l’épouse d’un combattant du bataillon Azov mort dans l’est de l’Ukraine. Par la suite, elle a également combattu elle-même au sein du bataillon Azov, qui, comme on le sait, est une pépinière de néo-nazis.

Or cette femme, nous ont appris en chœur les médias « pro-révolutionnaires », a été agressée par des inconnus le 25 décembre 2013. C’est malheureux. Mais cela justifie-t-il pour autant d’en avoir fait une martyre de la cause européenne?

Je sais, c’est surréaliste. Mais cette femme a été qualifiée par tous les journaux dominants francophones de « militante pro-européenne » (Le Monde), « journaliste d’opposition » (Libération), « journaliste d’opposition connue » (Le Parisien), « qui écrit des articles très critiques sur le président Viktor Ianoukovitch » (24Heures)… et même, cerise sur le gâteau, de « symbole meurtri de l’eurorévolution » (Courrier International) .

Les images choc choisies par les médias européens (et brandies par le bon peuple) pour illustrer cette dramatique histoire étaient-elles censées nous montrer comment les manifestants « pro-européens » étaient victimes des sauvages en face?…

Il n’y a pas quelque chose qui manquait à la description? L’information était-elle équilibrée? Objective? C’est sûr qu’en ajoutant: « militante pro-européenne, porte-parole d’un parti d’extrême-droite comportant une aile paramilitaire active », le tableau aurait été moins convaincant, pour nous, public européen maintenu massivement à distance de la vérité complète à cause de la barrière efficace des langues…

J’ai déjà eu l’occasion de démontrer comment le rouleau compresseur de  la désinformation pouvait se confondre avec une erreur involontaire ou un acte volontaire (c’est-à-dire, en vérité, la propagande dans son meilleur déploiement).

Cela s’apparente à de la propagande guerre.

Un autre exemple, qui demande à être confirmé, provient d’une image du film de Paul Moreira que j’ai eu l’étrange sensation d’avoir déjà vue. Il s’agit de cette dame, qualifiée de « l’officier You Tube » des exploits d’Igor Mosiychuk qui est un ancien porte-parole du mouvement néo-nazi puis parti d’extrême-droite Praviy Sektor (Secteur droit). Lui, il est vrai, à cause de ses frasques assumées au grand jour, a eu droit à une attention de la la part de la presse européenne.

En revanche elle, j’ai comme l’impression qu’elle ressemble beaucoup à cette combattante de l’UNA-UNSO dans la vidéo de propagande de ce groupe diffusée en 2010 sur You Tube (camp d’entraînement en Géorgie) :

Ou ici, dans cette autre vidéo de 2014 en hommage à Stepan Bandera: