Lorsque l’on évoque une œuvre littéraire, on pense tout d’abord au texte, plus rarement à son interprétation et moins souvent encore à son support matériel. Pourtant, l’objet peut se révéler tout aussi intéressant que son contenu: chaque exemplaire a une histoire à raconter, d’autant plus quand il s’agit d’ouvrages anciens. Le format et les matériaux de reliure indiquent l’importance de l’œuvre au moment de son édition, son parcours au gré des bibliothèques renseigne sur les cercles qu’elle aura touchés à travers les âges. Les annotations faites par ses propriétaires successifs permettent de mieux cerner leurs – parfois – illustres auteurs.

Étudier l’histoire d’un livre nécessitait jusqu’ici d’avoir matériellement accès à l’ouvrage, d’en tourner les pages à la recherche de marques laissées par son voyage. Le tout sachant que ces objets sont tout aussi précieux que fragiles. La numérisation soigneuse d’ouvrages anciens ouvre de nouvelles perspectives et permet tout à la fois de mettre ces livres à la portée du plus grand nombre et d’en limiter la manipulation.

Des ouvrages peu connus
C’est à cette gigantesque tâche que s’attelle depuis 2015 le Bodmer Lab de l’Université de Genève avec les ouvrages de la Fondation Martin Bodmer, à Cologny. Une partie de cette collection privée de 150 000 objets, que Martin Bodmer (1899-1971) a entamée lors de son adolescence, n’avait jusqu’à récemment pas de vocation académique. C’est notamment le cas du fonds intitulé  Early Modern English Books, constitué de 174 ouvrages de la période allant de la fin du XVe siècle à la fin du XVIIe. Parmi ceux-ci se trouve une constellation de 36 titres de Shakespeare qui en font la plus grande collection de premières éditions de cet auteur hors du monde anglophone, mais qui est encore méconnue dans cette aire linguistique. De ce fait, les ouvrages qu’elle recèle sont restés longtemps hors de portée des radars des chercheurs.
Cette situation devrait toutefois rapidement changer avec la numérisation de ce fonds et sa mise à disposition du public, du curieux bibliophile au chercheur aguerri. Si le travail de numérisation du Bodmer Lab a débuté par Shakespeare, ce n’est pas par hasard. En effet, la collection de Martin Bodmer est fondée sur ce que ce dernier définissait comme les cinq piliers de la littérature mondiale: Homère, la Bible, Dante, Goethe et bien entendu l’auteur de Macbeth.

Un travail d’exploration
Ce travail a également été l’occasion pour Lukas Erne, professeur de littérature anglaise à la Faculté des lettres, et Devani Singh, postdoctorante spécialiste de la littérature médiévale, d’étudier extensivement ce fonds et de le cataloguer. Le résultat de leur travail vient de paraître sous la forme du livre Shakespeare in Geneva – Early Modern English Books (1475-1700) at the Martin Bodmer Foundation (Ithaque Éd. 2018). «Lorsque nous avons entamé nos recherches, nous ne savions pas encore exactement ce que nous allions trouver dans les pièces de ce fonds et dans la cartothèque qui les référençait, explique Lukas Erne. Nous avons alors entrepris une véritable exploration de différents ouvrages, page après page – ce qui représente 50 000 pages digitalisées –, consignant toutes les informations que nous trouvions en dehors des textes proprement dits.»

Livre de tous les superlatifs
Cette matière constitue le cœur de leur publication, à laquelle s’ajoute un historique de chaque ouvrage du fonds et de son édition. S’il en est un qui tient particulièrement à cœur à Lukas Erne, c’est bien un exemplaire original du First Folio (1623) des œuvres dramatiques de Shakespeare. «Cet ouvrage, publié sept ans après la mort de son auteur, contient 36 pièces dont la moitié n’avait jamais été publiée auparavant, explique Lukas Erne. C’est par lui que nous sont restées des œuvres majeures telles que Macbeth, Jules César ou La Tempête. C’est le livre de tous les superlatifs!» À tout seigneur, tout honneur, la couverture de l’ouvrage de Lukas Erne et Devani Singh reprend le portrait de Shakespeare ornant celle du First Folio.
Malgré son titre, le fonds Early Modern English Books et le livre Shakespeare in Geneva contiennent des œuvres d’autres auteurs majeurs, qui sont autant d’indicateurs de la volonté de Martin Bodmer d’élargir son champ d’intérêt au-delà de ce qu’il a défini comme ses cinq piliers. On y trouve ainsi la première édition des Contes de Canterbury (1483), de Geoffrey Chaucer. Publié par William Caxton, que l’on peut qualifier de Gutenberg anglais, cet ouvrage est l’un des premiers livres publiés en Angleterre! Et au-delà de la littérature à proprement parler s’y trouve également un exemplaire original des Principia Mathematica (1687) d’Isaac Newton, abondamment annoté et commenté par son grand rival Gottfried Leibniz. Détail savoureux: ce livre fut vendu en 1926 par les bibliothécaires de l’Université de Göttingen. Des deux exemplaires qu’ils possédaient, ils préférèrent conserver celui exempt d’inesthétiques gribouillis…  —

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