Depuis quelques années, le territoire très exigu de la Suisse romande accueille un empire d’un nouveau genre dans la scène médiatique francophone: la galaxie Sept — web et papier — à l’esprit et aux ambitions très insolites par les temps qui courent. Nous avons sommé son fondateur de s’en expliquer.

Qui êtes-vous?

Je m’appelle Patrick Vallélian. Je suis né en 1971 en Gruyère. J’ai une formation d’historien, de géographe et d’enseignant, acquise à l’université de Fribourg. Après quelques années d’enseignement, j’ai embrassé la profession de journaliste, à La Liberté avec Roger de Diesbach, puis à L’Hebdo en tant que grand reporter. Je suis également lauréat de plusieurs prix de journalisme et l’auteur de livres dont Auschwitz en héritage (Editions Delibreo, 2009) et Attentat Express (Seuil, 2013). J’ai fondé Sept en 2014 qui a été le premier média suisse à parier sur un mur strictement payant. L’univers de Sept se compose d’un site web (www.sept.info) qui met en ligne chaque semaine trois histoires inédites et originales, d’une revue bimestrielle (Sept, le mook suisse) qui reprend les meilleurs récits du site et d’une plateforme participative (www.sept.club) ouverte à toutes et tous, abonnés ou non de Sept. Notre entreprise emploie une petite dizaine de collaborateurs.

Quelle est votre motivation première dans ce que vous faites?

Je suis curieux du monde, des humains, de la vie. Le journalisme permet justement d’aller à la rencontre de l’autre, connu ou pas, de m’intéresser à des sujets inédits, de me faufiler là où on m’interdit de me rendre, de me mettre en danger physiquement et intellectuellement, d’apprendre encore et toujours tout en étant les yeux, les oreilles, le nez, les pieds, les mains… de mes lecteurs. Je suis un témoin privilégié de mon temps. C’est passionnant.

Comment est née l’aventure de Sept?

Cette aventure est née de ma rencontre en 2013 avec Damien Piller, avocat d’affaires basé à Fribourg. Passionné de médias, Damien m’a donné carte blanche pour créer un magazine web innovant et unique en son genre. Et dès le départ, nous explorons les nouvelles pistes qui s’offrent aujourd’hui au journalisme, notamment la réalité augmentée. Beaucoup parlent de crise de notre métier. Je pense à l’inverse que la tempête qui secoue le journalisme n’altère en rien l’intérêt du public pour un journalisme authentique, sa passion pour les raconteurs d’histoires que nous sommes. Et face à l’infobésité actuelle, nous avons fait le pari d’un média qui prend son temps, d’un média utile à ses lecteurs, d’un média d’intérêt public, d’un média glocal puisqu’il ose parler de ce qui se passe ici et ailleurs, d’un média de proximité également puisqu’il est réalisé totalement en Suisse tant sous sa forme web que papier. Nous sommes imprimés à Fribourg chez MTL. Une grande fierté pour nous.

Quels sont les principes de fonctionnement de Sept?

Sept s’inscrit dans la tradition du journalisme narratif. Cette forme de récit s’appelle également littérature non fictionnelle, reportage littéraire, slow journalisme… Autant de mots pour parler d’un journalisme à l’ancienne qui prend ses lecteurs au sérieux, qui ne les divertit pas, mais qui les informe. Tout simplement. C’est dans ce sens un journalisme très engagé, sans être militant. Dans nos histoires, nous osons le «je», la description, les textes longs, les pas de côté, les chemins de traverse… Nos auteurs vont sur le terrain, se mettent en scène, en danger. Ils enquêtent. Sont curieux, attentifs. Ils ne se contentent pas d’avis d’experts ou de quelques téléphones pour torcher leur sujet. C’est un arrêt sur image exigeant, chronophage, cher également, un journalisme total. Sans compromis. Sans limite. Nous offrons également le luxe de l’espace, du temps, de l’immersion grâce aux mots, aux images, aux vidéos, aux sons, aux dessins, à la BD… La réalisation de nos sujets prend plusieurs mois.

Quels sont vos buts?

Raconter le monde tel qu’il est. Sans idéologie. Sans filtre. Sans parti pris. Avec honnêteté. Quant à nos objectifs financiers, ils sont simples. Nous visons l’équilibre vers 2020. Chaque abonné, chaque soutien est pour nous une victoire. Nous avons également comme but de réinvestir nos bénéfices dans la formation de jeunes auteurs. Nous avons créé dans cette optique la Sept académie ainsi les prix photo pour les moins de 30 ans.

Que reprochez-vous aux médias mainstream de votre pays et d’Europe?

Je me garde bien de donner des leçons aux autres médias. La situation économique est très compliquée et on sent clairement un vent de panique souffler sur l’industrie de l’information qui peine à se remettre en question. Le temps où il suffisait de balancer quelques dépêches d’agences pour emballer des publicités est révolu. Finie également l’époque où commercialiser un quotidien permettait d’amortir financièrement une rotative. Terminé le sacro-saint principe du copier-coller qui veut qu’on lorgne la copie du voisin en croyant faire juste. Le public n’est pas bête. Il comprend quand on essaie de le tromper. Il sait aussi que quand c’est gratuit, c’est lui le produit. Les médias qui se sont rendus inutiles à force de se montrer futiles doivent réapprendre à innover, à être créatifs, à se mettre en danger, à casser leurs bonnes vieilles habitudes, à écouter leurs lecteurs. Ils doivent davantage oser le reportage, le vécu, l’investigation, le temps long. Ils doivent investir, former, engager, oser les avis différents. C’est la seule manière de survivre. De retrouver des abonnés.

Comment voyez-vous l’avenir des médias dans l’aire francophone à 5 ou 10 ans?

Dans un monde dominé par un internet anglo-saxon et surtout par des réseaux sociaux qui ne comprennent que l’anglais dans notre zone d’influence, l’avenir des médias francophones s’annonce très difficile. Notre manière de penser, nos accents qu’ils soient aigus ou graves, notre syntaxe… ne s’accordent que péniblement avec ces rouleaux compresseurs de la mondialisation et de l’uniformisation. L’autre danger pour la Suisse romande, c’est de perdre l’immense majorité de ses médias ces prochaines années. Nous sommes un très petit marché et face à des Google, Facebook et compagnie, nous ne pesons pas lourd. Je l’ai déjà dit à plusieurs reprises, la seule réponse reste de travailler ensemble. L’union fera notre force. Notre désunion, notre perte.

Cette interview a été préalablement publiée dans la lettre d’information n°81 d’Antipresse.net