La fiction interroge l’interaction homme-machine, la science l’examine. Comment la rendre utile, la dompter, éviter qu’elle nous échappe ? Un travail académique que la fiction inspire.

Un œil rouge, sans paupière, observe. Comme une pupille qui se dilate au gré de ses émotions. Empreinte de bienveillance, d’abord, puis de menace. Derrière cet œil-caméra, HAL 9000, l’intelligence artificielle qui pilote le vaisseau et la destinée de ses passagers. Il entend tout ce que disent les membres d’équipage ; il lit même sur leurs lèvres lorsque, du fond d’une cellule insonorisée, ils élaborent un plan pour lui échapper. Pour s’exprimer, HAL emploie une voix douce et rassurante ; ou pilote les mécanismes du vaisseau pour piéger ses occupants dans l’espace …

Dialogue futuriste

2001, l’Odyssée de l’espace (1968) de Stanley Kubrick et Arthur C. Clarke vient immédiatement à l’esprit quand on parle d’Interaction Homme-Machine, la discipline qui conçoit et étudie les moyens par lesquels l’être humain et la machine communiquent. Au cinéma, comme en littérature, de nombreuses œuvres de science-fiction ont anticipé les interactions du futur, avec plus ou moins de clairvoyance. Dans 2001, outre la communication orale naturelle, d’autres interfaces, telles que les tablettes, font une apparition prémonitoire. Minority Report (2002) de Spielberg, adapté d’une nouvelle de Philip K. Dick, introduit des écrans géants transparents, dont les éléments sont manipulés par des gestes amplesetunemachinequirendtangibles les messages numériques à la manière de la future impression 3D. L’interaction entre humain et machine est encore plus étroite dans Matrix (1999) des frères Wachowski, eXistenZ (1999) de Cronenberg ou Strange Days (1995) de Cameron. Dans ces films, leur moelle épinière directement reliée à la machine, des humains connectés sont projetés vers une autre réalité dans laquelle l’immersion est totale.

Cette plongée dans un monde virtuel est un vieux fantasme récurrent de la science-fiction, déjà présent dans Tron (1982). Au fil du temps, celle-ci a ainsi imaginé d’innombrables façons pour l’humain et la machine d’interagir : le contrôle vocal (Star Trek, 1966), les hologrammes (Star Wars, 1977), des signes mouvants imprimés sur la peau (Aeon Flux, 1991), des téléphones en papier (Ultraviolet, 2006), des interfaces en picto- grammes pour une population d’illettrés (Idiocracy, 2006), des instruments méca- niques rétro-futuristes (Brazil, 1985), des écrans transparents contrôlés par gestes (District 9, 2009 ; Avatar, 2009), des tables sur lesquelles l’image se matérialise (X-Men, 2002) ou des interfaces de réalité augmentée (Terminator, 1984) pour n’en citer que quelques-unes.

Plus naturelle, mais aussi plus troublante, l’interaction avec des robots est mise en scène dans le cinéma de science-fiction dès ses débuts muets (Metropolis, 1927). Le robot prend des traits plus ou moins humanoïdes, endosse des fonctions plus ou moins utilitaires, se comporte tantôt en serviteur docile, tantôt en être pourvu d’une volonté propre. La frontière est souvent ténue entre homme et robot et la fusion promise par les implants cybernétiques qui crée des « hu- mains-robots » dépasse le champ de la simple interaction pour remettre en question la définition même de l’humanité (Blade Runner, 1982 ; L’Empire contre-attaque, 1980 ; Robocop, 1987).

Pour autant, la science-fiction n’offre pas seulement une vision idéalisée d’un futur où humain et machine interagissent en harmonie. Jusqu’au bout du monde (1991) de Wim Wenders nous prévient : la technologie peut nous aliéner, nous égocentrer. Dans ce film, un savant invente une machine qui permet d’enregistrer les rêves. Les gens ne parviennent plus à décrocher de leurs écrans portatifs sur lesquels ils regardent le miroir de leur ego à longueur de journée. La science-fiction pose souvent cette question : les interfaces numériques nous rapprochent-elles ou nous éloignent-elles de nos semblables ?

Dans Soleil Vert (1973) ou dans les romans d’Asimov, la peur des maladies et les progrès de la téléprésence favorisent les rencontres virtuelles. Dans l’excellent court-métrage Sight (2012) de Eran May-raz et Daniel Lazo, une lentille de contact augmente la perception du monde réel. L’interface de réalité augmentée, presque fusionnée avec l’homme, devient une prothèse. Le film interroge à nouveau, parce qu’il modifie notre perception et notre relation avec nos congénères. Mettant en scène un futur proche, pourvu de technologies à peine plus évoluées que celle que l’on connaît aujourd’hui, la série anglaise Black Mirror (2011) scrute, elle aussi, notre relation aux « miroirs noirs » que sont les écrans de nos gadgets électroniques et se demande ce que cette relation révèle de l’évolution des rapports entre humains. Hors du champ habituel de la science-fiction, l’art photographique s’est d’ailleurs emparé de notre dépendance à cette technologie omniprésente pour mettre en scène l’aliénation des personnes connectées, qui finissent par s’effacer du monde réel (voir « Pour aller plus loin »).

Contribution fribourgeoise

Car voilà l’un des défis que la science, réelle cette fois, tente de relever : comprendre l’influence des interactions entre humain et machine sur les relations humaines en général, et sur l’humain lui-même. De plus en plus, la machine n’est plus un interlocuteur, mais un médiateur pour la communication entre humains. Internet, les réseaux sociaux, les messageries instantanées et la visioconférence, mais aussi les applications permettant de travailler ou se divertir de façon collaborative à distance et en co-présence sont autant d’échanges médiés par la machine. Le lien avec nos semblables se trouve ainsi profondément transformé par ces outils de communication ou de partage et les impacts psycho-sociologiques des nouveaux modes d’interaction humaine à travers la technologie sont encore mal compris.

Dans le cadre du projet Smart Living Lab, l’un des objectifs du Centre de recherche Human-IST de l’Université de Fribourg (voir interview p. 10 ) est de réfléchir aux interactions entre le bâtiment du futur et ses habitants. Là où la science-fiction présente des maisons intelligentes qui anticipent les besoins de leurs occupants, comme déjà dans le génial Mon Oncle de Jacques Tati (1958), les chercheurs fribourgeois réfléchissent à des solutions mixtes dans lesquelles l’humain garde le contrôle, et où intelligences naturelles et artificielles collaborent pour un meilleur confort des habitants et une réduction énergétique. En fournissant, par exemple, des interfaces visuelles, parfois ambiantes, pour que l’habitant comprenne le fonc- tionnement du bâtiment, qu’il prenne conscience de sa consommation d’énergie, ou des outils qui lui permettent d’agir sur son propre confort tout en étant respec- tueux de l’environnement.

Parmi les axes de recherche les plus proches des thématiques de la science-fiction, les scientifiques cherchent à créer un environnement de téléprésence. Dans une société qui prend conscience de l’importance d’équilibrer vie privée et vie professionnelle et dans laquelle les trajets sont énergivores et produisent du CO2, la téléprésence peut fa- ciliter le travail collaboratif à distance. L’espace, qui sera mis en place, possède un écran interactif de 6m par 2m qui permet de voir les interlocuteurs grandeur nature et de travailler avec eux de façon synchrone sur des documents digitaux partagés. Ce projet permettra d’expérimenter différentes interfaces, afin de reproduire le sen- timent de co-présence, voire même de l’augmenter.

Dans son rôle d’anticipation créative, la science-fiction dessine des mondes dans lesquels les systèmes interactifs numériques jouent un rôle central. Mais là où la science-fiction les utilise pour faire rêver, divertir, voire interroger, la science vise à contribuer au progrès et à l’augmentation du bien-être de l’humanité, en rendant populaires des solutions humanistes, qui ne sont pas forcément divertissantes ou profitables de prime abord. La discipline de l’interaction homme-machine contribue ainsi au développement de technologies utiles et bienveillantes, pour que l’interaction avec la machine demeure prioritairement au service de l’humain. Dans ce contexte, la science-fiction n’éclipse pas la science, bien au contraire. Elle l’inspire, la nourrit. Et parfois la met en garde.

Par Florian Evéquoz et Didier Lalanne.

Cet article est paru dans la revue Universitas.