Dans une tribune au « Monde », Olivier Postel-Vinay, fondateur du magazine « Books », explique que l’exploitation des données personnelles et les dégâts des « fake news » amplifiées par la Toile poussent les opinions vers de meilleurs supports d’information et se traduisent par un regain d’intérêt pour le papier.

Au début de l’été 1618, voici précisément quatre cents ans, sortait des presses à Amsterdam le numéro 1 de Courante uyt Italien, Duytslandt, & c. (« Evénements courants d’Italie, d’Allemagne, etc. »).

D’aucuns y voient le premier journal véritable. Un hebdomadaire en format folio d’une parfaite austérité. Une feuille unique à ses débuts. Deux larges colonnes de néerlandais en caractères gothiques sur un support en chiffons recyclés.

La suite en accéléré : l’arbre remplace le chiffon, la presse devient une industrie, un « quatrième pouvoir ». On voit les journaux résister tant bien que mal à la radio, à la télévision, aux débuts d’Internet, et puis… vient le XXIe siècle. En quelques années, lecteurs et publicité basculent vers le Web. Depuis l’an 2000, la diffusion de la presse papier payante ne cesse de baisser. Les quotidiens sont particulièrement affectés : – 40 % en vingt ans aux Etats-Unis.

Le dernier en 2043

En 2005, l’universitaire américain Philip Meyer fixe à 2043 la date du dernier exemplaire d’un journal imprimé. Aujourd’hui, la plupart des quotidiens, concurrencés par des sites en ligne, ne parviennent pas à compenser les pertes de leur version papier par les gains des abonnements à la version numérique.

Quel est l’enjeu ? Ira-t-on regretter, diront certains, une presse pétrie de partis pris et de bien-pensance, phagocytée par les lobbies, un journalisme souvent superficiel, des rédactions en chef désorientées ? « Le journaliste, esclave des trois M, écrivait Nietzsche. Le moment, les opinions [“Meinungen”] et les modes. » Question de degré.

On doit l’espérer, une société a d’autant plus de chances de bien se porter, à terme, qu’elle contrecarre plus efficacement la tendance naturelle à voir la mauvaise information chasser la bonne. L’argument vaut du point de vue politique mais aussi économique. Or à cet égard le numérique tarde à faire ses preuves. Il existe des sites et des newsletters de qualité mais dans l’ensemble, le Web est une cacophonie dominée par des sites à succès qui traitent sur le même plan le sérieux et le futile.

Des informations biaisées

Plus préoccupant : Internet privilégie et renforce les effets de silo déjà observables dans les pratiques de lecture de la presse classique. Globalement, le numérique donne une prime non seulement aux fake news, ce que tout le monde sait, mais aux informations biaisées et aux communautarismes sociaux et idéologiques. Il renforce ce qu’on appelle l’homophilie, le cloisonnement des familles idéologiques.

Aucun outil jamais n’a mieux donné corps au proverbe « Qui se ressemble s’assemble ». On sélectionne ce qui nous motive et ce qui va dans le sens de ce qu’on pense déjà. Et les algorithmes poussent à la surenchère. Ceux de YouTube, par exemple, conduisent insensiblement l’internaute à visualiser des contenus conspirationnistes. Le Net est aussi un instrument de choix pour les manipulateurs politiques et les lobbys industriels.

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Une frange de la population est donc en quête de meilleurs supports d’information et de réflexion. Quête avivée par les inquiétudes nées de l’impact des réseaux sociaux : addiction au smartphone, divulgation et exploitation des données personnelles. Il n’est pas étonnant, dans ce contexte, d’assister à un regain d’intérêt pour le papier – ou à la rigueur la projection de son contenu en format numérique. Le mouvement vient d’en haut, de la fraction de la société la plus cultivée, jeunes y compris.

L’exemple de « The Economist »

The Economist en fournit un exemple frappant. Créé voici cent soixante-quinze ans, l’hebdomadaire continue de voir ses ventes progresser : 1 million en 2005, plus de 1,6 million aujourd’hui. La version numérique coûte aussi cher que la version papier. Et même si le contenu est le même, beaucoup de lecteurs préfèrent le papier.

« Nous ne voulons pas dire à nos clients que l’imprimé est mort et que le numérique est tout ce qui compte, parce que nous ne voulons pas nous laisser égarer par ce message, disait en 2016 l’un des dirigeants du journal. On a fait des groupes de discussion avec nos lecteurs, beaucoup à l’université, et ils disent préférer le contenu papier, ils sont contents de pouvoir déchirerdes pages, les montrer à d’autres, écrire dessus ; et ils ne veulent pas se laisser distraire par les médias sociaux. »

De tous les organes d’information générale de la planète, The Economist est sans doute celui qui offre à la fois la plus forte densité de contenu vérifiable au décimètre carré, la plus grande quantité d’informations commentées par numéro et, ce qui est loin d’être négligeable, la plus forte promesse d’effets de surprise.

Dans un autre genre, voici The New Yorker. Fondé en 1925, ce quasi-hebdomadaire au contenu élitiste, aux articles longs, à l’écriture soignée, attaché à ses traditions, à ses dessins vieux jeu, a dépassé récemment le million d’abonnés. Malgré son ancrage new-yorkais, il se vend autant en Californie que sur la côte Est.

Austère, noir et blanc, pas de photos

Dans un genre encore plus élitiste, saluons le succès de la London Review of Books, un mensuel fondé en 1979, à peu près aussi austère que l’était l’hebdomadaire néerlandais de 1618. Grand format, noir et blanc, pas de photos, pas d’intertitres, pas même de chapeaux pour présenter des articles fort longs, en quatre colonnes serrées. Et une diffusion en hausse régulière, qui dépasse aujourd’hui les 70 000 exemplaires.

Remarquons au passage que toutes catégories confondues, vingt magazines se créent chaque mois aux Etats-Unis ! En France cette fois, il y a Le Monde diplomatique, fondé en 1954, un mensuel lui aussi grand format, à peine moins austère, plus de 160 000 exemplaires.

Selon l’essayiste canadien David Sax, ce mouvement est à rapprocher d’un regain d’intérêt pour l’analogique : les disques vinyle, les jeux en dur, les agendas Moleskine, les Polaroid et le livre papier. Autant d’objets qui tournent le dos au numérique en mobilisant les cinq sens.

Un journal ou un magazine est lui aussi un objet. Ses dimensions exercent une forte contrainte sur le contenu, invitant une rédaction en chef exigeante à un travail de sélection et d’édition auquel le Web se prête moins. Quatre cents ans après sa naissance, la vénérable persistance de la presse papier comme vecteur de la bonne information n’est ni une survivance ni une mode. C’est une réalité durable et un point lumineux dans le devenir tourmenté des démocraties.