Le public s’est installé dans la petite salle du théâtre « Jacasse », faisant grincer les vieilles chaises en bois, se passant le programme de main en main. C’est un petit calepin usé, aux couleurs défraîchies, au texte vieillissant. Ce programme est étonnant, il n’a pas de date !

Me croirez-vous si je vous dis que l’on joue cette pièce pour la trois cent unième fois ? Vous me direz certainement que les organisateurs au succès flamboyant auraient pu changer les chaises, remplacer le programme par des nouveaux et, avant tout, raccommoder le grand rideau rouge au velours râpé. Quant à l’orchestre, car il y en a un, il est composé de vieux messieurs aux redingotes d’un autre siècle. Dans la salle, il y a des hommes et des femmes très parfumés, tous bien habillés et anormalement agités. Vous constaterez rapidement que ces spectateurs ne sont pas là pour la première fois. Car, avant même que le spectacle commence, ils récitent des extraits composant l’étrange pièce de théâtre. Tous en chœur, ils se donnent la réplique d’un rang à l’autre, se levant à tour de rôle. Vous me direz certainement : « Que font-ils encore là ? », alors qu’ils connaissent le texte par cœur. Je vous vois déjà, secouant la tête, ne trouvant rien de palpitant dans tout ça. Je ne vous répondrai pas, car la confusion dans laquelle vous vous trouverez tout bientôt vous fera comprendre qu’il n’y a tout simplement rien à comprendre. Cela arrive, ne le saviez-vous pas ? Vous serez assis au milieu de la salle – cela se passe toujours comme ça – et vous ressentirez comme un vertige, une espèce de frénésie, peut-être même de la nausée ou un bref évanouissement, lorsque tout ce petit monde bavardera autour de vous. Ne me regardez pas de la sorte, soyez rassuré, personne ne vous remarquera ! D’ailleurs, dès cet instant, vous serez libre de rester, comme de vous en aller. Épuisé, vous rechercherez la sortie, la lorgnant du coin de l’œil, vous disant un bref instant : « Cela ne se fait pas ! ». Puis, peu à peu, et au fil de toutes leurs désagréables élucubrations, vous vous lèverez, vous grimperez sur certains, vous en écraserez d’autres, fuyant cet affreux endroit. Personne ne vous insultera, car souvenez-vous, on ne vous aura pas remarqué. Enfin dehors, vous respirerez, vous serez seul et très heureux, réalisant toutefois : « Je n’ai rien vu du spectacle ». Vous regarderez le billet qui vous aura coûté cher, haussant les épaules, puis fixant le tarif imprimé au centre du ticket. « Si au moins on te l’avait offert », vous traquera votre cynique conscience. « Trois heures et quinze minutes de ton dur labeur », creusera-t-elle, vous rappelant qu’à cause de cet inutile achat votre frigo sera presque vide. Vous lèverez la tête, cherchant la réponse dans le ciel et votre regard rencontrera une énorme affiche. Elle sera à votre droite, puis vous réaliserez qu’il y a la même à votre gauche. Elles pendront d’un côté, elles auront triste mine, elles se décolleront bientôt. Elles aussi auront fait leur temps. Au centre, on discernera une photo ancienne, représentant un parterre de théâtre recouvert par des chaises en bois, des programmes jetés de-ci de-là, un rideau troué et trop long, et des hommes et des femmes d’un autre temps. Au milieu, vous verrez une personne. Vous aurez d’ailleurs du mal à savoir s’il s’agit d’un homme ou d’une femme, ne sachant pas ce qu’il ou elle fait là. « Ont-ils plusieurs têtes ? », vous interrogerez-vous, car vous approchant de l’affiche, je vous entendrai dire : « Où ses regards se dirigent-ils ? ». Avançant davantage, vous comprendrez que cette personne ne sait où donner de la tête. Un peu comme vous, dans la salle, auparavant. Puis soudain vous reculerez, vous aurez l’air effrayé, car vous aurez reconnu votre moustache, votre gilet de soirée, ainsi que le chapeau posé sur vos genoux.

Oserai-je vous dire qu’un projecteur se dirigera sur vous ? Artiste malgré vous ?