De la série des Saltimbanques gravée en 1905 aux dernières planches érotiques de la Suite des 347, eaux-fortes réalisées entre mars et octobre 1968, Picasso n’a cessé de privilégier le thème du spectacle dans son recours à l’estampe.

Du chapiteau à l’arène, de l’arène à l’atelier, de l’atelier à l’alcôve, ce sont les prouesses du cirque, le combat des taureaux, les créations des peintres et sculpteurs face au modèle, enfin les joutes d’amour des corps enlacés, qui sont tour à tour présentés sur le devant de la scène.
Cette « grande parade » aux mille acteurs sera magnifiquement évoquée dès le 21 juin 2018 au Cabinet cantonal des estampes du Musée Jenisch dans une exposition rendue possible grâce aux récents dépôts de la Fondation Werner Coninx et de la Fondation Jean et Suzanne Planque.

Issues de ces collections prestigieuses et de prêts extérieurs,
les estampes de Picasso présentées dans l’exposition rendent compte d’un arc de plus de soixante ans de création. Elles témoignent ainsi de la formidable production gravée d’un artiste qui a su exploiter avec virtuosité les multiples aspects techniques et artistiques de ce médium.

Leur présentation aux cimaises du musée est articulée selon les grands thèmes chers à l’artiste : la tauromachie, l’étreinte ou le couple, et l’artiste et son modèle dans l’atelier. L’exposition se déploie dans les deux ailes du rez-de-chaussée du Musée Jenisch, ainsi que dans le Pavillon de l’estampe, nouvel espace entièrement consacré à l’art de l’estampe, situé au cœur du musée. Elle est accompagnée d’une publication coéditée par le Musée Jenisch Vevey – Cabinet cantonal des estampes et 5 Continents Éditions Milan.

Minotaure caressant une dormeuse, de la Suite Vollard, 18 juin 1933 Pointe sèche sur vergé, 340 x 445 mm
Musée Jenisch Vevey, Fondation Werner Coninx
© Succession Picasso / 2018, ProLitteris, Zurich

L’exposition

« Depuis ses premiers essais en gravure, datant de 1905, et jusqu’aux impressionnantes suites des 347 et des 156 eaux-fortes, réalisées en quelques mois en 1968 puis en 1970, Picasso a ouvert son théâtre au spectacle de la vie. Le cirque, ses coulisses, ses acteurs ont constitué dès le début un sujet de prédilection, avec la série des Saltimbanques, mais le thème se retrouve régulièrement traité avec une magnifique liberté tout au long de son existence. L’arène est ainsi la scène où clowns, acrobates, funambules, écuyères doivent accomplir prouesses et pantomimes sous les yeux de leurs admirateurs fascinés.

La tauromachie à laquelle l’artiste portait une véritable passion est un autre spectacle où convergent tous ensemble le regard des protagonistes, taureaux et toreros qui ne peuvent se quitter des yeux un seul instant, celui des spectateurs figés dans les gradins surplombant le cercle de l’arène, et celui de l’artiste enfin, qui, à son tour, affronte lors d’un combat décisif la surface du cuivre avec son propre instrument.

Un autre théâtre du regard, plus secret, plus intime est constitué par l’atelier où l’alchimie entre l’artiste et son modèle doit pouvoir se réaliser. D’innombrables planches évoquent ainsi le dialogue entre l’œil par moments vorace, à d’autres caressant, ou encore rasséréné de l’artiste, et la patience de celle qui offre son corps à l’interrogation du créateur. La Suite Vollard remontant aux années 1930 est notamment représentée ici par ses planches les plus célèbres.

Enfin, troisième thème privilégié par l’artiste, l’alcôve, derrière les rideaux de laquelle se jouent les joutes des corps enlacés, thème où la sexualité vitale de l’Espagnol embrasse étroitement celui, constant, obsessionnel de la création picturale. Il est en effet impossible de séparer, chez cet artiste, le regard posé sur son objet d’un érotisme, puissant, générateur, qui seul est susceptible d’engendrer l’œuvre, de la maintenir à son point de fusion.

Aux yeux de Picasso les procédés de gravure ne sont pas seulement le prétexte à toutes sortes d’expériences formelles, d’une audace surprenante, voire inégalée dans ce domaine. Mais le recours à la syntaxe exigeante de l’estampe, restreinte comme on le sait aux jeux du noir et blanc, l’engage à créer une forme de discours en marge de sa peinture. Comparé à cette dernière, plus matérielle, plus immédiate, l’art du graveur, proche du livre, raconte : c’est pourquoi l’artiste associe si souvent dans son cuivre l’art du récit à celui de la vue : et que s’y déploie ainsi, sur une scène fermée par les coulisses ou des rideaux prêts à se lever, un véritable théâtre du regard.

Cette exposition est réalisée à partir de deux collections exceptionnelles déposées au Musée Jenisch. Deux collections réunies par deux amateurs qui tentèrent eux-mêmes l’aventure de la peinture : Werner Coninx et Jean Planque. Quelque deux cents planches permettent grâce à leur perspicacité de parcourir la totalité des périodes où l’Espagnol a privilégié l’art de l’estampe. Fait remarquable, tous deux ont bien connu et collectionné le peintre vaudois René Auberjonois (1872-1957), lequel s’était de son vivant fortement intéressé aux trois thèmes traités dans cette exposition. C’est la raison pour laquelle nous avons tenu à présenter dans une salle attenante à l’exposition un choix de dessins et de peintures de cet artiste qui évoquent le cirque ou le modèle dans l’atelier. »

Florian Rodari, commissaire de l’exposition

Informations pratiques

Exposition

Picasso
Lever de rideau. L’arène, l’atelier, l’alcôve

Dates

Du 21 juin au 7 octobre 2018

Vernissage

Mercredi 20 juin à 18h30

Commissariat

Florian Rodari, assisté par Camille Jaquier, conservatrice adjointe Estampes
Une exposition du Cabinet cantonal des estampes