Célèbre dans le monde des jeux vidéos, la réalité virtuelle pourrait donner naissance à de nouvelles formes de journalisme. Plusieurs documentaires ont déjà été réalisés.

Damas, en Syrie. Plongé au coeur de la ville, l’internaute découvre les trésors historiques, archéologiques et culturels du lieu pendant près de six minutes. Un voyage à l’autre bout du monde, en immersion presque totale grâce à une technologie plus connue dans le monde des jeux vidéos: la réalité virtuelle.

Le 16 septembre, la chaîne de télévision ABC News diffusait son premier reportage en réalité virtuelle, «Inside Syria». Guidé par le journaliste, le spectateur visite la Citadelle de Damas, la Grande Mosquée des Omeyyades, et traverse le Souk Al-Hamidiyya. Malgré la guerre, on découvre que le Syriens cherchent à protéger l’art ancien et les sites religieux de la destruction. La vie continue à Damas, et l’internaute peut s’en rendre compte sans bouger de son salon grâce à un film tourné à 360°, lui permettant de visionner l’ensemble d’un lieu comme s’il y était. L’expérience est déroutante et fascinante.

Pour visionner «Inside Syria» nul besoin de l’Oculus Rift, ce coûteux casque appartenant à Facebook. Un bon écran d’ordinateur, des écouteurs et un lieu vidé de toute distraction visuelle suffisent. Pour ceux qui souhaitent tenter l’expérience dans de meilleures conditions, il existe des masques en carton dans lesquels se glissent les smartphones. Il suffit ensuite de télécharger les applications Jaunt ou Vrse, qui permettent de se plonger dans un monde en trois dimensions grâce à de simples mouvements de tête. La téléportation n’est pas loin.

L’empathie, la clé du succès

Mais comment ces vidéos sont-elles réalisées? Au niveau du matériel, il faut s’équiper de six à seize caméras rassemblées sur un support, ainsi que d’un micro binaural, capable d’enregistrer le son à 360°. Le journal Le Parisien, qui a publié le 15 septembre une vidéo réalisée dans les rues de Jisr al-Choughour, ville syrienne détruite par les bombardements et les combats, explique: «Pour filmer, le reporter s’est équipé d’un étrange couvre-chef surmonté de six caméras disposées en quinconce. Pendant des heures, elles ont capté les images sidérantes de Jisr al-Choughour, ville située à une vingtaine de kilomètres de la frontière turque. Le journaliste a alors pu filmer l’équivalent d’une heure en dix-sept prises, pendant et après les combats entre le régime et les milices. Une fois sorties de Syrie, les images ont été traitées bénévolement par une agence française spécialisée dans la réalité virtuelle, Okio Studio, à Paris (IXe). Enfin, les séquences de chacune des vidéos ont été assemblées de manière à composer un aperçu à 360° de cette ville où résidaient avant le début du conflit en mars 2011, quelque 40’000 Syriens.»

Ce que l’on ressent immédiatement en regardant chacun de ces reportages? De l’empathie. Grâce à cette technologie, il est possible de se mettre à la place des autres, de mieux les comprendre. La Syrie est un terrain propice pour cette nouvelle forme de journalisme, puisque nous semblons désormais à court de mots pour faire comprendre les enjeux de la guerre syrienne. En regardant le reportage «Welcome to Aleppo» de Christian Stephen, journaliste, photographe et vidéographe freelance, l’internaute peut se rendre compte par lui-même de l’ampleur des dégâts à Alep. Les images et les sons sont saisissants.

Quelques barrières à franchir

Pour l’instant, la réalité virtuelle est principalement utilisée dans les documentaires. La prochaine étape consistera certainement à faire du reportage en direct. Vice et le New York Times s’y sont déjà essayés: le premier en nous plongeant dans une manifestation new-yorkaise contre la brutalité policière, le second lors de l’installation à Manhattan d’une œuvre de street art.

Si la prestigieuse Columbia Journalism Review voit carrément dans la réalité virtuelle «la prochaine frontière du journalisme» et encourage les rédactions à s’y mettre, il faudra encore du temps au journalisme pour s’adapter à cette nouvelle technologie. Plusieurs barrières pourraient compromettre la démocratisation de la pratique. Tout d’abord l’équipement, tant du côté du producteur que du consommateur, qui est contraignant et pas facilement accessible. Ensuite, utiliser cette technologie est coûteux, puisqu’elle demande un équipement spécifique et un temps de production long, ce qui constitue une troisième contrainte: un documentaire peut très bien être monté sur deux mois, comme celui du New York Times, mais il sera impossible de prendre autant de temps pour traiter un sujet d’actualité.

Autre problème, éthique celui-là, réside dans la possible suppression du filtre journalistique.Les images sont fortes, et particulièrement les vidéos. En réalité virtuelle, cet effet est décuplé. Il faudra se méfier de la propagande, et toujours privilégier un commentaire sonore, afin de permettre aux gens de comprendre ce qu’ils voient, sans laisser l’émotion prendre totalement le dessus. Le site Rue89 va dans le même sens: «Ce journalisme d’immersion repose sur l’idée qu’avec plus d’empathie, on peut mieux comprendre le monde, et peut-être avoir envie de le changer. Or, rien n’est moins sûr. L’émotion n’est pas la compréhension ni l’information.»

Cet article a été préalablement publié sur Edito.chEdito