Figure incontournable de la littérature contemporaine et ancien enseignant de la Faculté des lettres de l’UNIGE, Michel Butor est décédé le 26 août dernier. Professeure au Département de langue et littérature françaises modernes, Nathalie Piégay est spécialiste de la littérature du XXe siècle. Elle revient sur la trajectoire atypique de cet auteur qui aimait regarder au-delà des frontières.

Quelle est la place de Michel Butor dans l’histoire littéraire contemporaine?

Nathalie Piégay: Il est d’abord connu comme l’auteur de La Modification, roman pour lequel il a obtenu le Prix Renaudot en 1957. Il a alors été promu comme une figure de ce qu’on a appelé le Nouveau roman.

Se reconnaissait-il vraiment derrière cette étiquette du Nouveau roman?

Oui, mais il est vrai qu’aujourd’hui il est réducteur de le limiter à cette contribution. Il a en effet vite abandonné ce groupe et, surtout, il a été un extraordinaire découvreur de formes, bien au-delà du genre romanesque.

 

Qu’est-ce qui l’a motivé à quitter le cercle du Nouveau roman?

Il a certainement craint d’être emprisonné dans un cadre trop théorique ou trop axé vers une forme de modernité un peu raide. Butor a été un très grand voyageur. Sa découverte des Etats-Unis, de l’Australie ou, plus près de nous, de Venise, l’a conduit à faire éclater les frontières du roman qui étaient certainement trop étroites pour lui.

 

Le Nouveau roman n’a-t-il d’ailleurs pas été l’une des dernières expressions du modèle de l’école ou du mouvement littéraire, comme on avait connu précédemment le surréalisme, puis la littérature engagée?

On peut en effet considérer le Nouveau roman comme une des dernières avant-gardes. C’en était une, dans la mesure où elle se voulait en rupture, en particulier avec l’engagement politique et le roman existentialiste. A la fin des années 1950, c’est la société tout entière qui prenait une nouvelle direction, avec les débuts de la télévision, la société de consommation, l’urbanisation accrue. Et cela appelait forcément de nouvelles formes artistiques et littéraires. Mais le Nouveau roman était aussi une avant-garde parce que les expérimentations romanesques s’accompagnaient d’un discours théorique, en particulier chez Jean Ricardou, mort également cet été. Butor a été moderne en ce sens-là. Il a publié toute une série d’articles critiques sur la littérature, repris par la suite sous le titre Répertoire, entre 1960 et 1982. Cet abondant travail montre que, pour lui, l’invention poétique et romanesque, d’une part, et l’inflexion critique, d’autre part, n’étaient pas séparées. Il est d’ailleurs frappant de constater que ces textes n’ont pas du tout vieilli. Ils sont d’une très grande actualité pour la littérature d’aujourd’hui, précisément parce que ce sont des textes moins raides, moins dogmatiques que ceux d’autres théoriciens avant-gardistes de l’époque.

 

Comment son enseignement, qui était plutôt traditionnel, s’articulait-il avec sa trajectoire d’écrivain?

Michel Butor était un grand lecteur des textes classiques, en particulier du XIXe siècle. Il a donné beaucoup de cours à l’UNIGE sur Jules Verne, Balzac, Rimbaud, Chateaubriand, dont une partie a d’ailleurs été publiée. Il s’agissait d’un exercice de lecture, d’introduction à une œuvre, avec des titres on ne peut plus classiques, comme «Les femmes chez Balzac», le genre de choses qui n’étaient pas du tout dans l’air du temps à Genève, dans les années 1970 et 1980. Il était donc moderne par sa capacité à inventer des formes, tout en conservant une grande liberté par rapport aux dogmes du moment. Sa maison près de Genève, en Haute-Savoie, s’appelait «A l’écart».

 

Son physique à la Victor Hugo, sa façon de s’habiller faisaient songer à un auteur du XIXe siècle, plus que du XXe ou du XXIe. Pourtant, il s’intéressait à tout ce qui était neuf, y compris aux formes numériques d’écriture littéraire… 

Il a poursuivi la littérature bien au-delà de ses formes canoniques, et même au-delà du livre. Il a beaucoup expérimenté avec la mise en page, la typographie. Sa bibliographie compte un grand nombre de «livres d’artiste». Il était soucieux que le livre soit un objet avec une forte identité. Pour autant, il s’intéressait à d’autres arts, en particulier la peinture et la musique, collaborant durant de nombreuses années avec le compositeur belge Henri Pousseur. Dès 1969, il publie chez Skira Les mots dans la peinture. Puis, à la fin de sa vie, son intérêt s’est tourné vers les plasticiens. Deux de ses derniers textes paraîtront ce mois dans la revue Europe. L’un s’intitule «Longévité». Il aurait eu 90 ans dans quelques jours. L’autre est consacré au plasticien Miquel Barceló. Jusqu’au bout, il a donc maintenu cette idée que la littérature est ouverte sur d’autres médias. Il avait une très grande attention aux relations que la littérature entretient avec les autres formes, aussi bien qu’avec les formes qu’elle prend en dehors du livre, d’où son intérêt pour le numérique. C’est un geste très moderne.

 

Que disaient de lui ses contemporains?

Roland Barthes, par exemple, a très tôt consacré quelques articles à Michel Butor. Il met en évidence sa proximité avec le bricolage, l’assemblage, le montage. Michel Butor était un bricoleur au sens très artisanal et noble du terme. Il aimait jouer avec les formes et avec les matériaux.