La Syrie est en proie à la crise humanitaire la plus importante du XXIᵉ siècle. Près de la moitié de la population de ce pays a fui les combats : 6,6 millions de personnes se sont déplacées dans le pays et 4,9 millions ont passé les frontières. Ces réfugiés se sont essentiellement répartis dans les pays voisins, notamment chez nous, au Liban.

Ce petit pays de 4,5 millions d’habitants a officiellement accueilli 1,011 million de personnes et probablement bien plus si l’on compte les réfugiés qui ne sont pas recensés. C’est comme si l’Australie accueillait 5 millions de réfugiés, la France 15 millions, les États-Unis 80 millions ou encore l’Union européenne 120 millions…

À ce niveau, ce sont toutes les infrastructures, la santé, l’éducation du pays qui sont déstabilisées. Et, dans un pays multiconfessionnel comme le Liban, les équilibres politiques sont aussi menacés.

Des aide-soignants et humanitaires dans le camp de réfugiés palestiniens Ain al-Hilweh où des heurts ont éclaté avec des extrémistes, début avril. AFP

Quels scénarios peut-on dessiner quant à l’avenir de ces réfugiés au sein de la politique libanaise ? Nous nous sommes penchés sur cette question dans le cadre d’une étude réalisée en 2016.

La méthode suivie avait pour objectif de produire des scénarios contrastés à moyen terme (2030) dont un scénario « souhaitable » et à identifier le chemin à suivre, y compris les écueils à éviter, pour parvenir à ce dernier. Nous avons ainsi abouti à trois scénarios alternatifs, que nous avons respectivement intitulés « Phœnixia », « Sarajevo Beach » et « Boot Camp ».

« Nous sommes tous des réfugiés » lit-on sur la bannière durant une manifestation pour l’accueil des réfugiés syriens à Beyrouth, en juillet 2016. Joseph Eid/AFP

Curieusement, l’exercice n’a permis l’émergence que de scénarios plus ou moins « sombres », dont la désirabilité fluctue en réalité au gré des intérêts des parties prenantes concernées.

Possible renaissance libanaise

« Phœnixia » se fonde sur l’hypothèse d’une diminution du nombre de réfugiés et d’un pouvoir central fort. Ce scénario envisage un Liban qui se laïcise progressivement et se développe sous l’impulsion de bailleurs de fonds qui conditionnent leur aide financière à une plus forte intégration des réfugiés syriens.

Pour apprécier les enjeux de ce scénario, il faut savoir que 17 communautés religieuses coexistent au Liban. Suivant le Pacte national de 1943, un accord non-écrit, reconnu traditionnellement comme la charte constitutive du Liban, elles se repartissent les postes politiques et administratifs dont les plus hautes charges de l’état, selon des critères bien précis dont le poids démographique. Ainsi, il est défini dans le pacte : « Aux maronites, la Présidence de la République, clef de voûte de la Constitution promulguée en 1926, et le commandement de l’Armée ; aux sunnites, la Présidence du Conseil des Ministres ; aux chiites, la Présidence du Parlement ; aux grecs orthodoxes, la vice-présidence du Parlement ».

Dans ce cadre, le recensement de population effectués en 1932 continue à faire autorité. En dépit d’une modification évidente des équilibres, due notamment aux différentielles de fécondité, aucun nouveau recensement n’a été effectué pour ne pas remettre en question le pacte national. Or, l’intégration de centaine de milliers de réfugiés syriens appartenant essentiellement à la communauté musulmane sunnite est à même de briser le mythe d’un équilibre confessionnel maintenu.

Un père maronite chrétien célèbre la messe en haut des pistes du mont Liban et rend hommage à Saint Maron le 9 février 2017. Dix-sept communautés religieuses cohabitent au Liban. PATRICK BAZ/AFP

Pour abolir cette menace, il semble logique de neutraliser le facteur religieux en laïcisant le système. L’intégration des réfugiés syriens ne devrait plus alors poser problème dans la mesure où leur identité religieuse ne constituerait plus un enjeu politique. La réponse n’est évidemment pas aussi simple. En effet, les hommes politiques libanais tirent leurs prérogatives de la logique communautaire en place et le système actuel donne aux responsables religieux un pouvoir séculaire important en leur accordant une compétence exclusive sur toute question qui relève du droit relatif au statut personnel. Ces acteurs ne peuvent que s’opposer – avec un succès fort probable – à la suppression du système confessionnel envisagé par ce scénario.

Hausse des tensions

« Sarajevo Beach » se situe aux antipodes de « Phœnixia ». Il repose sur l’hypothèse d’un pouvoir central faible dépassé par l’augmentation du nombre de réfugiés, aboutissant à une forte dégradation des conditions socio-économiques des migrants autant que des populations de régions-hôtes.

Cette situation accroît les tensions sécuritaires qui se manifestent déjà dans certaines régions, notamment dans la plaine de la Bekaa, provoquant une migration des réfugiés syriens vers des zones musulmanes sunnites libanaises qui leur sont plus favorables dans le nord du Liban. Loin de régler la question socio-économique, ce mouvement de population l’amplifie donc dans des zones précises, pour le plus grand bonheur des caïds locaux. En effet, depuis la guerre civile qui a ensanglanté le Liban entre 1975 et 1990, les milices du pays puisent dans les couches fragilisées de la population pour se constituer des troupes.

Place des Martyrs, Beyrouth, 1982. James Case/Flickr, CC BY

Cet afflux massif de recrues potentielles est donc à même de pousser certaines parties à la confrontation. Pour éviter que ce conflit ne débouche sur un nouvel exode massif de réfugiés vers l’Europe et les pays du Golfe, la communauté internationale devra alors intervenir pour faire du Liban un protectorat international, à l’image de la Bosnie-Herzégovine ou du Kosovo.

Le dernier scénario, « Boot Camp » est un scénario de type business as usual, dans lequel nous nous sommes bornés à prolonger la situation actuelle. Nous avons donc retenu l’hypothèse d’un nombre de réfugiés en baisse, mais d’un pouvoir central qui demeure faible et surtout, peu enclin à agir. Sur la durée, cette inaction mène inévitablement à une très forte dégradation de la situation : le Liban entre en récession, les foyers d’insécurité se multiplient, la crise sécuritaire se double d’une crise politique…

Pour échapper au chaos qui s’annonce, les élites économiques libanaises favorisent alors un coup d’État militaire destiné à éviter l’effondrement du pays et de leurs affaires. Les militaires prennent le pouvoir et la communauté internationale, plus soucieuse de stabilité que de démocratie, les aident à redresser la situation.

Qu’apportent ces scénarios ?

Ces scénarios montrent clairement que le principal problème du Liban réside dans l’obsolescence de son système confessionnel et non dans la présence plus ou moins massive de réfugiés syriens que chaque courant politique tente, à sa façon, d’instrumentaliser.

Décorations de Noël sur la place des Martyrs, décembre 2016. Joseph Eid/AFP

Ce faisant, nous avons mis à mal un mythe circulant au Liban, celui d’une légendaire résilience des institutions libanaises, capables de faire face à toutes les crises.

Apparaît aussi une confirmation de nos projections : le Liban est seul. Son sort n’inquiète qu’en raison de ses conséquences sur le reste du monde : si ce pays sombre, les États voisins et l’Europe doivent se préparer à un afflux massif de réfugiés, syriens… et libanais. Pour l’instant, l’Union européenne se contente de lui apporter une aide économique qui lui permet de tenir, mais pas de se développer ou même, de s’imaginer un avenir.

Clairement, la crise syrienne est un révélateur des dysfonctionnements profonds de la scène politique libanaise.

Abdel-Maoula Chaar, Head of Research and Development, ESA Business School et Karim Medjad, Professor, Conservatoire national des arts et métiers (CNAM)

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

The Conversation