Dans un reportage récent, diffusé sur la chaîne américaine ESPN, le président de la FIFA, Joseph Blatter, se retrouve une nouvelle fois au centre de la polémique et sous le feu des critiques. A quelques jours de ce que certains dirigeants ont déjà publiquement qualifié de réélection et alors que M. Blatter va entrer dans sa dix-huitième année de présidence et sa quarante-et-unième année dans l’institution, le documentaire nous rappelle qu’au-delà de certaines déclarations sur l’éthique sportive et de l’importance du fair-play, la réalité du pouvoir dans les hautes sphères sportives est homogène de ce que le capitalisme néo-libéral autorise dans nos sociétés contemporaines. L’argent est roi et le pouvoir de celui qui le possède en quantité sans limite.
Dans « Blatter FIFA Corruption », le journaliste Jeremy Schaap propose un portrait du président de la plus puissante fédération sportive au monde, qui s’appuie sur des témoignages de personnes proches de Monsieur Blatter et dont la connaissance de l’institution ne souffre pas de doutes. De même, le journaliste mobilise plusieurs de ses collègues, dont certains ont travaillé longuement sur la FIFA, mais aussi des chercheurs spécialistes du football, comme Alan Tomlinson, dont les ouvrages font autorité.
Si le reportage est à charge, il ne se contente pas comme d’autres de se focaliser sur l’unique « affaire » de l’attribution de la Coupe du monde de 2022 au Qatar. Remontant de manière parfois un peu maladroite jusqu’aux jeunes années de Joseph Blatter, né à Viège en Valais, il souligne tout de même que très tôt l’ambition de celui qui est régulièrement définit comme l’homme le plus puissant du monde du sport fut très grande. Si certains témoignages rappellent que l’homme sait être charmant – mais ce type de qualité n’est pas incompatible avec l’exercice d’une dictature –, c’est bien la présidence Blatter qui est ensuite passée au crible.
Or, il se trouve que dès la première élection de 1998 – face à Lennart Johnasson –, des doutes peuvent être émis sur la transparence du choix des délégués rassemblés en congrès à Paris à l’occasion de la Coupe du monde organisée en France. Homme de confiance du président sortant, Joao Havelange, Blatter a su structurer des réseaux très puissants auprès des fédérations, notamment en Afrique et en Asie et il s’assure par-là une majorité aisée lors des votes en congrès. Non content et satisfait de sa victoire, il va alors ancrer son influence en organisant une généreuse redistribution de certains des bénéfices des coupes du monde notamment, basée non pas sur la taille des fédérations ou de la tradition du jeu, mais sur une égalité intégrale entre les fédérations membres. Dès lors, les Etats-Unis ou l’Allemagne reçoivent des subventions équivalentes à celles attribuées à Montserrat ou à Andorre, et les plus petits pays se retrouvent en contrepartie – formellement ou juste par un jeu d’influence diffus – contraints à suivre certaines lignes lors des votes au congrès, limites conduisant inévitablement à M. Blatter. Ajoutons encore, à quelques jours du prochain congrès organisé à Zurich, que pour les congrès, l’ensemble des délégués de toutes les fédérations nationales (ainsi que leurs compagnes et leurs cabinets) est invité (aux frais de la FIFA) pendant plusieurs jours dans les meilleurs palaces de la région. Ce n’est pas négligeable comme influence, vous en conviendrez.
Cependant, et pour revenir à la gouvernance de l’institution, il semble que l’année 2010 soit un tournant – même si cinq ans plus tard, la situation n’a pas évolué – avec l’attribution controversée des Coupes du monde à la Russie (2018) et au Qatar (2022). Si nous souhaitons laisser à chacun le soin de se faire son opinion en regardant le reportage, les arguments regroupés par le journaliste américain sont de première main et apportent un éclairage synthétique sur l’hypothèse de la corruption sous-jacente aux choix du comité exécutif. Il est vraisemblable que des sommes conséquentes aient été versées à certains dirigeants de la FIFA en échange de leur vote, notamment de la part du Qatar. Pour le cas russe, l’argumentation est plus brève, mais le lobbying est aussi peut-être plus ancien, notamment par le biais d’entreprises, comme Gazprom, qui sponsorisent généreusement le football depuis les années 2000, et dont on ne peut pas imaginer qu’elles n’attendaient pas un retour sur investissement à la hauteur de leur engagement.
A tous les amoureux du jeu, je recommande ce reportage, non pas pour ce qu’il montre, car cela aurait plutôt tendance à faire disparaître cet amour pour le jeu, pas non plus pour l’ampleur des investigations (en moins de 50 minutes, il paraît difficile d’envisager toutes les pistes) mais car la critique doit se faire entendre. Les officiels de la FIFA ont désormais pris l’habitude de balayer d’un revers de main dédaigneux les allégations de ceux qu’ils amalgament sous l’expression « journalistes », mais alors que certains sponsors hésitent désormais à donner leur soutien, qu’en sera-t-il quand les spectateurs, téléspectateurs et autres simples fans hésiteront à regarder le jeu ? La FIFA n’a-t-elle pas pour moto : « Pour le jeu, pour le monde » ? Si la réélection de Blatter ne semble pas faire de doutes à l’heure actuelle, il faut espérer que les grandes déclarations de certains dirigeants du football, notamment sur la fixation d’un nombre limite de mandats à la tête de l’institution, deviennent très prochainement des réalités règlementaires et que des « règnes opaques » comme celui de Blatter ne soient plus possibles à l’avenir. S’il est légitime de douter, il ne faut pas s’empêcher d’espérer.

Lien vers le reportage
https://www.youtube.com/watch?v=PP1mZDdAtdE

Bibliographie indicative
Tomlinson, Alan (2014). The Men, the Myths and the Money. Londres : Routledge.