Peut-on voyager dans le temps ? Et peut-on modifier le passé ? Cette ficelle dramatique fait le bonheur des aficionados de la science-fiction. Quelques éléments d’analyse philosophique.

2029: une violente guerre a lieu, opposant les humains à des machines dotées d’intelligence artificielle et dirigées par un système informatique appelé Skynet. Nous sommes, bien sûr, au cœur de la première scène du film Terminator. Il semble que les humains pourraient s’approcher de la victoire, en particulier grâce au général John Connor, le leader de la résistance humaine. C’est alors que Skynet envoie dans le passé, en 1984, un cyborg (modèle T-800, interprété par Arnold Schwarzenegger) dont la mission consiste à assassiner la mère du général Connor, Sarah Connor, avant qu’elle ne tombe enceinte et ne donne naissance au futur sauveur de l’humanité. Toutefois, Sarah Connor réussit à échapper au Terminator et à le détruire. Elle donnera naissance à son fils peu après ces événements.

1985

Un adolescent du nom de Marty McFly se retrouve, par inadvertance, en route vers le passé à bord d’une machine à voyager dans le temps construite par son ami « Doc » Emmett Brown. Nous sommes, bien sûr, au cœur d’une scène mythique du cinéma de science-fiction, dans le film Retour vers le Futur. L’objectif de Marty est de revenir en 1985 et l’intrigue du film repose sur la manière dont il finit par y arriver. Incidemment, ses agissements dans le passé modifient le cours des événements futurs : une fois de retour en 1985, il s’aperçoit que ses parents ont davantage de succès et de richesses et ils sont également plus en forme et en beauté qu’ils ne l’étaient dans l’année 1985 que Marty a vécue avant son départ vers le passé. Marty McFly – en grande partie malgré lui – change le passé.

Le Terminator – malgré ses efforts – ne réussit pas à changer le passé. Deux questions se posent alors : est-il possible de changer le passé ? Et surtout, est-il vraiment possible de voyager dans le passé ?

Le passé existe-t-il ?

Voici un argument de base très simple, mais lourd de conséquences : si le passé (ou le futur) n’existait pas, il serait impossible d’y voyager, car il n’y aurait tout bonnement nulle part où aller. Ainsi, toute théorie qui nie l’existence du passé (ou du futur) est incompatible avec la possibilité de voyage dans le temps. En philosophie, la plus importante des théories de ce type s’appelle le présentisme. Selon le présentisme, seul le moment présent et les objets qui s’y trouvent existent ; le passé n’existe plus et le futur pas encore, les objets passés ont cessé d’exister et les objets futurs existeront lorsqu’ils deviendront présents. C’est pourquoi le voyage dans le temps est impossible.

Considérons alors une théorie alternative : l’éternalisme. Contrairement aux présentistes, les éternalistes soutiennent que le passé, le présent, et le futur ont le même statut ontologique, ce qui signifie qu’ils existent tous au même titre : le passé et le futur existent de la même manière que le présent – ils sont tout aussi réels. Les éternalistes parlent d’un seul espace-temps à quatre dimensions plutôt que d’un espace à trois dimensions et d’une dimension différente pour le temps. Et, donc, si le passé et le futur existent, on peut légitimement se poser la question de savoir s’il est possible d’y voyager – en tout cas, il ne semble pas y avoir d’impossibilité logique ou ontologique.

L’éternalisme se combine bien avec une théorie concernant la nature des objets matériels et de nous-mêmes : le perdurantisme. Selon les perdurantistes, les objets persistent à travers le temps en étant étendus dans le temps, exactement comme ils le sont dans l’espace. Ainsi, un objet matériel, ou une personne comme Marty McFly, sont des entités qui s’étalent à la fois dans l’espace en trois dimensions et dans le temps : Marty est un « ver spatio-temporel » étendu dans le temps, de manière non-métaphorique et bien réelle, tout comme dans l’espace. De cette manière, il existe à différents instants de sa vie non pas en étant entièrement présent à chacun de ces instants (car il est, pour ainsi dire, temporellement trop grand pour exister à un instant, tout comme il est spatialement trop grand pour exister en un point de l’espace), mais en ayant des parties temporelles à chaque instant où il existe. Le monde, selon le point de vue perdurantiste couplé à la théorie éternaliste, est composé de vers spatio-temporels quadri-dimensionnels et non d’objets tri-dimensionnels qui se « déplaceraient » le long de la ligne du temps.

Changer le passé

Si nous adoptons la théorie éternaliste perdurantiste, le voyage dans le temps semble être logiquement et ontologiquement possible. Qu’en est-il à présent de la possibilité de changer le passé ? Cette éventualité est-elle logiquement envisageable ? Examinons un célèbre argument contre la possibilité de voyage dans le temps, à la lumière de l’intrigue de Terminator : si le voyage dans le temps était possible, le Terminator pourrait empêcher la naissance de John Connor. Or, le Terminator ne peut pas empêcher la naissance de John Connor, vu que celui-ci est né. Il y a ici une contradiction, et donc, le voyage dans le temps n’est pas possible (car s’il l’était, des contradictions seraient possibles – comme dans Retour vers le Futur où en 1985 les parents de Marty sont beaux et riches et ne sont pas beaux et riches). Le Terminator est alors dans une position délicate, du point de vue de la logique : s’il se tient en face de Sarah Connor, il peut et il ne peut pas l’assassiner. Il le peut, car il est beaucoup plus fort et plus rapide qu’elle, car il tient son fusil chargé et pointé sur elle, etc., et il ne le peut pas, car s’il le faisait une contradiction verrait le jour. Ainsi, le Terminator peut et ne peut pas assassiner Sarah Connor – ce qui constitue un célèbre paradoxe concernant la possibilité de voyage dans le temps. Mais alors que va-t-il se passer ? La Logique va-t-elle se pointer en personne pour empêcher le Terminator de tirer sur Sarah ?

Une question de langage

Ce qui va se passer, comme dans toute histoire de voyage dans le temps logiquement cohérente (ce qui n’est pas le cas de Retour vers le Futur), c’est que le Terminator va échouer dans l’assassinat de Sarah Connor pour une simple raison pratique – dans le film, Sarah réussit à s’échapper et trouve un moyen de détruire le cyborg. Qu’en est-il alors de l’affirmation paradoxale que le Terminator peut et ne peut pas assassiner Sarah ? Comme l’explique bien le philosophe David Lewis, l’apparence de paradoxe vient ici de l’ambiguïté du verbe « pouvoir ». L’exemple de Lewis est très parlant : je peux, contrairement à un singe qui n’a pas de cordes vocales adaptées, parler le finnois ; mais, surtout, ne m’emmenez pas comme interprète en voyage, car je ne peux pas du tout parler le finnois ! Dire que l’on peut faire ou ne pas faire quelque chose, c’est toujours dire que ce quelque chose est compatible ou incompatible avec d’autres choses. Par exemple, dire que je peux parler le finnois est compatible avec le fait que je suis un humain capable d’apprendre à parler une telle langue, mais ne l’est pas avec le fait que je n’ai jamais pris un seul cours de finnois. De même, il est vrai, dans un sens, que le Terminator peut assassiner Sarah Connor, dans la mesure où sa capacité à le faire est compatible avec le fait qu’il est armé, dans une bonne position de tir, etc., mais il est également vrai dans un autre sens de « peut » qu’il ne peut pas l’assassiner, car cela serait incompatible avec un autre ensemble de faits, notamment le fait que John Connor est né. En résumé, ce qui est possible ou impossible dépend de l’ensemble de faits que l’on prend en compte. L’apparent paradoxe repose ainsi sur une ambiguïté de notre langage.

 

L’auteur, Jiri Benovsky est privat-docent au Département de philosophie.

Contact: jiri.benovsky@unifr.ch – www.jiribenovsky.org

Cet article a été publié dans la revue Universitas.