Une nouvelle semaine est entamée avec un organe de presse en moins en Suisse romande. Vendredi 3 février est sorti pour la dernière fois le magazine d’information l’Hebdo, après 35 ans d’existence. Son éditeur Ringier Axel Springer Media AG a décidé d’y mettre fin après des années de baisse des ventes, des annonceurs et d’un déficit grandissant. Malgré une tentative de lifting et d’une fusion de la newsroom avec Le Temps à Lausanne, le couperet est tombé.

Depuis, les questions sur l’avenir de la presse dans la région francophone comme partout ailleurs fusent. Des débats à la radio, à la TV, sur le net pour dresser un diagnostic, se projeter et envisager des solutions durables. Ces spéculations ne sont pas toujours très convaincantes.

Profitons-en pour analyser quelques éléments sur la structure socio-économique des médias et lancer quelques pistes de financement, déjà défendues par certains.

Mais d’abord, un petit rappel historique.

Le modèle économique de la presse a longtemps reposé sur un système de double marché intégré par Emile de Girardin, éditeur de La Presse, journal à 10 centimes en 1836: vente d’espace publicitaire aux annonceurs + vente de l’exemplaire aux lecteurs. Ce fonctionnement a fait la gloire et la fortune de bon nombre de journaux et a commencé à péricliter sérieusement dans les années 90.


Les médias, acteurs incontournables de l’espace public

Cette grande presse, comme on l’appelait, avait pour rôle d’aider la population à comprendre et à participer à la gestion de l’espace public. Cependant, ce principe fut très vite détourné à des fins commerciales – comme l’a théorisé finement le philosophe Jurgen Habermas dans les années 70 – la presse dépolitisant le propos de son contenu afin d’accroître ses tirages. L’économie est venue prendre la place du modèle sociopolitique: référence au cycle de vie du produit médiatique (à son lancement, il est adopté surtout par des amateurs d’innovation, puis il est utilisé par d’autres couches de la population ensuite se généralise et se démocratise). Jusqu’à présent on ne peut pas dire que l’avènement d’un média a tué un média précédent. Tous les canaux ont toujours coexistés.

Or, les nouveaux médias vont-ils remplacer certains des médias traditionnels? Cette question devient récurrente. Force est de constater que la révolution numérique ne s’est pas transformée en une révolution médiatique. Le hic, les recettes publicitaires ont glissé du print vers le digital à des tarifs beaucoup moins élevés et profitent surtout aux moteurs de recherche et autres plateformes offrant de la visibilité à ces marques. Clairement, cette transition a chamboulé le paysage de l’intérieur (restructuration des newsroom, convergence 360, écritures transmedia…) et à l’extérieur (intégration verticale, rachat de start-up digital, diffusion sur tous les canaux possibles…). Les groupes de presse s’adaptent, tente d’anticiper… pour ceux qui ont de la chance, du talent et surtout des moyens.

L’écrit n’est pas dans la rareté de la ressource car pour produire de l’écrit, il faut du papier, le support est alors matériel. Tant qu’il y aura des arbres, la ressource se régénère, se reproduit. Les lecteurs seront-ils toujours attachés au papier? Ce format imprimé deviendra-t-il un produit de luxe? réservé à des publics de niche? 


La loi du marché ne suffit plus

A leur création, ce sont les entreprises privées qui créent les journaux, l’Etat ne s’emmêle pas. La liberté de la presse notifie que l’expression est libre et que tout un chacun peut diffuser des journaux en remplissant quelques formalités. Cependant, si on laisse fonctionner la loi du marché, ce sont les journaux dit les plus «légers», les plus «populaires» qui se vendront le mieux (ex: le magazine qui se vend le plus en Belgique est Ciné télé-revue. Le contenu revêt des potins et des programmes TV. Tandis que les magazines plus «intellectuels» se vendent moins). Pourtant les gouvernements représentent des opinions, des tendances politiques, elles-mêmes exprimées au sein de la société.

Les pouvoirs publics ont tout intérêt à financer des médias véhiculant les tenants et les aboutissants de la direction à suivre, décrypter les enjeux démocratiques, à se forger sa propre opinion, à voter en toute conscience. L’Etat peut aider la presse en accordant son soutien aux organes qui participent aux débats de société. Il en existe deux: 

Aide directe: montants/subsides versés directement.

Aide indirecte: dépenses que les entreprises de presse ne doivent pas effectuer (ex: pas de TVA ou TVA au taux très préférentiel, gratuité des transports publics ou tarifs avantageux, coûts plus bas pour les télécommunications, les tarifs postaux, incitation à la modernisation des moyens de production…).


Équilibrer les comptes entre un titre de qualité et un titre populaire, un modèle qui devient obsolète

En Grande-Bretagne par exemple, dans la presse nationale de type populaire, les journaux rencontrant le plus de succès sont The Sun et The Daily Mail, avoisinant les deux millions d’exemplaires vendus. Un chiffre pourtant en baisse depuis des années.

En Allemagne, dans le même gabarit, il existe Bild. Il a été conçu par Axel Springer. Mais une différence avec The Sun est marquée, en fonction des régions dans lesquelles vous l’achetez, il est différent. Cette implantation régionale fait sa réussite. Il diffuse à 2,3 millions. Springer détient également Die Welt, qui est un journal de qualité. C’est la stratégie paradoxe/tenaille, à l’instar de Rupert Murdoch. Une manière intelligente de ne pas miser que sur un seul cheval mais de se diversifier. Le but est de toucher tous les publics ou du moins un large public possible. Murdoch via sa holding News Corporation le fait d’une manière très judicieuse avec le Wall Street Journal et le New York Post.

En Belgique, dont le système politique et le paysage culturel et médiatique se rapprochent de la Suisse avec une région francophone minoritaire, la presse subit une forte diminution. La période 2011-2014 a connu une baisse de 172’000 exemplaires au total. C’est dans le sud (régions wallonne et bruxelloise) que le problème est le plus critique (-16%). Le groupe Rossel, par exemple, détient lui aussi un journal dit de qualité Le Soir et un journal de boulevard SudPresse qui frôle souvent avec la ligne rouge et la déontologie dont il ne s’encombre pas puisque ses ventes restent à un niveau envieux. De plus, la particularité au Royaume est que les éditeurs détiennent à la fois des titres francophones que flamands mais sont aussi actionnaires dans des télévisions et radios privés comme Bel RTL/RTL Tvi. La Fédération Wallonie-Bruxelles a prévu, de son côté, un centre d’aide à la presse écrite pour soutenir le secteur, garantir les emplois et maintenir une plus grande diversité, même si la quasi-totalité des journaux d’opinions ont disparu. 

En France, le quotidien catholique La Croix appartient aux éditions Bayard. Celui-ci vend de la littérature jeunesse et des magazines pour enfants tel Okapi, Astrapi, etc. En les proposant à un tarif élevé, cela permet de financer le journal La Croix et de compenser en quelque sorte le manque de bénéfice de son titre phare. L’idée d’équilibrer les comptes se trouve chez les différents grands groupes de presse et d’édition, ainsi de pérenniser l’existence des publications déficitaires. 

De plus, l’exception culturelle et l’intervention de l’Etat en France est marquée par les subventions versées tous les ans à une centaine de journaux et périodiques. Cela profite à beaucoup de titres même si l’on peut déplorer certains critères choisis pour allouer la somme. D’un autre côté, cela compense les difficultés d’approvisionnement et de distribution de la presse en Métropole dues à un monopole d’Etat et à des syndicats coriaces.  


La Commission fédérale des médias a recommandé en 2014 le recours à l’aide directe à la presse

En Suisse, tout d’abord et pas des moindres, son lectorat est parmi les plus fidèles et les plus assidus en Europe. En 2013, le pays comptait environ cinq millions de lecteurs de quotidiens. Plus de ¾ de la population adulte est concerné d’après l’Association Mondiale des Journaux et des Éditeurs de Médias d’Information (Wan-Ifra). En termes de consommation, les Romands ont consacré quotidiennement 35 minutes de lecture, 95 minutes d’écoute de la radio, 143 minutes de visionnage de TV et enfin 81 minutes d’utilisation d’internet.

Le système politique basé sur une démocratie semi-directe avec en moyenne quatre votations par an pousse les citoyens à se renseigner sur l’objet de ces suffrages. Le rôle du quatrième pouvoir est donc primordial.

La crise de la presse quotidienne helvète peut être expliquée par le développement accrue de la presse gratuite et de la baisse des revenues publicitaires. En 2015, la version germanophone 20 Minuten (1,5 millions de lecteurs et 540 000 pour la version francophone 20 Minutes) et Blick am Abend (670 000) sont les plus lus en Suisse. Tous deux sont distribués gratuitement. Blick est le premier quotidien alémanique, payant, populaire, recensant 660 000 lecteurs.

Pour compenser les pertes, les éditeurs Tamedia et Ringier ont acheté des plateformes en ligne de services et de e-commerce, très consultées par les internautes. Par exemple: Search.ch, Tutti.ch, Doodle ou Car4you, Homegate.ch, Zattoo… pour Tamedia. Et Autoscout24.ch, Jopup.ch, Cash.ch, ideecadeau.ch pour ne citer que ces sites dans le portefeuille de Ringier.

L’éditeur de base ne produit plus seulement de l’information mais s’engage à plus grande échelle dans l’offre numérique, plus rentable.

Ce secteur a représenté 36,6 % dans les résultats totaux de Ringier en 2015, deux fois plus qu’en 2012.

Traditionnellement en Suisse, il n’y a pas d’intervention directe de la part de l’Etat. Tout se règle à travers le dialogue social et le compromis. Le Conseil Fédéral ne verse donc pas d’aide directe à la presse. En revanche, l’aide indirecte existe sous forme de tarifs préférentiels postaux et une TVA réduite sur les abonnements. En 2013, ce montant représentait 123 millions de Francs suisses.

L’année suivante, l’idée des subsides à la presse faisait son petit chemin. La Commission fédérale des médias (COFEM) en a fait la recommandation dans un rapport. 

Dans un environnement de plus en plus numérique, où les consommateurs changent leurs habitudes de lecture et d’accès à l’information, où les éditeurs sont plus préoccupés par les bénéfices que d’investir dans leur titre de presse, il devient légitime que le politique intervienne afin «de garantir une offre d’information large et variées dans toutes les régions linguistiques et culturelles de la Suisse, et à tous les niveaux politiques» précise la COFEM. Afin de rester indépendant et d’appliquer ces mesures, la Commission préconise la création d’une fondation sur des modèles déjà existants et efficients dans le pays.

Il est parfois difficile de bousculer les habitudes, les principes, les dogmes en vigueur en Suisse. «Ah non, surtout pas l’Etat, quelle horreur !» Les éditeurs ont d’ores et déjà exprimé leur réticence voire un refus net. Certes l’aide directe n’a rien de révolutionnaire. C’est simplement une proposition, une mesure qu’il faudra bien encadrer et bien en cibler les bénéficiaires, ajoutée à d’autres expériences journalistiques et entrepreneuriales (Sept.Info et son nouveau paiement à l’article, utilisé aussi par Le Temps; paywall; crowdfunding). Ces recherches de modèle économique qui feront les médias aujourd’hui et demain, sont nécessaire à garantir la diversité, la concurrence, une saine rivalité pour mieux dénicher et révéler la vérité, tout en gardant le plaisir de lire et de partager.