Certains auteurs inventent des histoires invraisemblables, voire tout à fait détachées de la réalité. Pourquoi ? Lucien de Samosate répond à cette question par son arme habituelle : l’ironie.

Selon la définition que l’on adopte de la science-fiction, Lucien de Samosate, qui vécut au IIe siècle apr. J.-C., peut en être considéré comme un précurseur. Ses His- toires vraies (qui d’ailleurs ne contiennent aucune vérité, comme il le dit lui-même) décrivent en effet un voyage qui mène l’auteur à la découverte d’un fleuve où le vin coule à la place de l’eau, d’une île abritée dans le ventre d’une baleine ou encore d’une véritable star war entre les habitants du Soleil et de la Lune. Dans une autre de ses œuvres, le Philopseudès ou L’ami du mensonge, Lucien aborde à nouveau le thème de la fiction. Un épisode inséré dans cet opuscule (§ 33–36) a même inspiré, entre autres, Goethe et le film fantastique L’apprenti sorcier (2010). Le protagoniste de ce dialogue est Tychiadès, un rationaliste qui essaie de défendre sa méthodologie rigoureuse face à des philosophes superstitieux, qui mêlent la magie aux disciplines de la médecine et de la science, le monde des morts à celui des vivants, la fiction à la réalité. Ainsi, le platonicien Ion charme ses auditeurs avec une scène à laquelle il assista lui-même (§ 11– 12). Il vit un jour un magicien chaldéen guérir un vigneron mordu par une vipère à l’aide d’enchantements et d’une pierre miraculeuse. De plus, le magicien convoqua tous les serpents du même terrain, qui ne purent résister à son appel, sauf un très vieux qui, « à cause de son âge, soit n’arrivait plus à ramper dehors de sa tanière, soit n’avait pas trop bien entendu ». Un jeune serpent réussit à amener aussi le reptile âgé, et le Chaldéen put enfin les brûler tous en soufflant sur eux du soufre. Pour se moquer de lui, Tychiadès demande alors si « le jeune serpent conduisait

l’autre par la main », ou bien si celui-ci « s’appuyait sur sa canne » (§ 13).

Parmi tous ces événements incroyables, un autre personnage de ce dialogue appe- lé Eucratès raconte (§ 18–19) que, la nuit, la statue de Pellichos « descend de son piédestal » et se promène dans la maison : elle se révèle être tout à fait inoffensive, si on ne la dérange pas. Tychiadès répond ironiquement que, dans ce cas-là, il s’agit plutôt de Talos, le géant de bronze qui protège l’île de Crète. Il est invulnérable, à l’exception d’une veine « rouge de sang à sa cheville, sous le tendon » (tel que décrit par Apollonios de Rhodes, Argonautiques IV 1646–1647). En mêlant un organisme biologique à des éléments artificiels, Talos est donc le précurseur des cyborgs, qui connaîtront une fortune énorme dans le genre de la science-fiction.

Réflexion métalittéraire

Un élément qui confère une grande importance à ce pastiche d’histoires de (science)- fiction est la réflexion métalittéraire que Lucien introduit dans sa préface et développe tout au long du dialogue. Tychiadès, en effet, pose une question originale lors de la discussion philosophique sur le mensonge dans le monde antique (§ 1) : « je parle de ceux qui, sans contrainte, posent le mensonge bien au-dessus de la vérité, qui en tirent du plaisir et qui y consacrent leur temps sans aucun motif qui les oblige. C’est concernant ces individus-là que je veux savoir avec quel but ils disent des mensonges ».

Pour parvenir à une réponse, Tychiadès raconte à son ami Philoclès toutes les his- toires fabuleuses qu’il a entendues dans la maison d’Eucratès en spécifiant qu’à la base il ne voulait pas rencontrer cet homme (à l’air tout à fait respectable, d’ailleurs), mais son ami Léontichos. Comme Tychiadès a l’habitude de se rendre chez Eucratès dès qu’il dispose de temps libre, il est accueilli chaleureusement par le propriétaire, alité à cause de ses pieds enflés (§ 6). Il est invité à s’asseoir juste à côté de lui, à la place qui, par la suite (§ 27), sera occupée par un des deux fils d’Eucratès. Ce changement de configuration dans l’espace scénique nous invite à lire en parallèle les deux paragraphes, qui présentent effectivement de nombreuses ressemblances, aussi bien au sujet de la mise en scène qu’au niveau linguistique. Nous nous limiterons à en exposer deux particulièrement productives.

Le lecteur et le livre

Tout d’abord, ces deux personnages sont confrontés au contact physique avec Eucratès. Tychiadès s’assied « en faisant bien attention à ne pas toucher ses pieds » enflés, comme s’il avait peur que l’enf lure se transmette aussi facilement. Le fils d’Eucratès, en revanche, n’essaie pas d’éviter la démonstration d’affection de son père qui « pose sa main sur la tête de ses enfants ». Quant à la sphère physique, la réticence de l’homme mûr s’oppose ainsi à l’insouciance de l’enfant. De la même manière, Tychiadès et l’enfant ont des réactions différentes face aux contes d’Eucratès et des autres personnages du dialogue. Comme on l’a vu, Tychiadès n’est pas facilement ébloui par le patron de la maison, ni par tous ces philosophes « à l’aspect intimidant » (§ 6) qui inspirent le respect : il ne se laisse pas séduire au premier phénomène incroyable qu’ils décrivent. Par contre, il suffit de peu pour laisser une forte impression à l’enfant, qui « à ce moment-là frémit comme il est normal pour les jeunes, et qui depuis longtemps était devenu pâle à cause du conte » effrayant qu’Eucratès est en train de déclamer en assurant sa véridicité.

Tychiadès et le fils d’Eucratès symbolisent donc les deux approches que, selon Lucien et sa réflexion littéraire, on peut adopter face à une œuvre de fiction : un lecteur (ou un spectateur) peut faire appel à sa raison et à son esprit critique, qui l’empêchent de perdre le sens du réel, ou alors céder au récit et croire sans réserve aux mensonges. Tychiadès représente ainsi un homme quelconque qui, ayant du temps à disposition, se met à lire un ouvrage de fiction, sous prétexte d’y chercher autre chose (c’est-à-dire Léontichos). Cela implique qu’Eucratès et sa maison incarnent un livre : un livre malade, plein de mensonges, si l’on tient compte de l’association, courante dans l’Antiquité, entre mensonge et enflure, symbolisée par les pieds d’Eucratès.

Résister au mensonge

Mais le lecteur Tychiadès n’est finalement pas tellement résistant face aux attaques lancées par ce livre fallacieux. Presque à la fin du dialogue, Tychiadès décrit ainsi ses sensations (§ 39) : « Ô Philoclès, après avoir écouté ce genre de discours chez Eucratès, je me promène – par Zeus ! – comme ceux qui ont bu du vin nouveau, avec le ventre enflé et l’envie de vomir. J’achèterais volontiers quelque part un médicament qui me cause l’oubli des choses que j’ai entendues, même à un prix élevé, pour que leur souvenir ne me fasse du mal, prenant demeure fixe en moi. Il me semble en effet de voir des monstres, des démons et des Hécates ! ».

A la fin d’une journée passée avec des menteurs, Tychiadès aussi est altéré, d’abord physiquement (son ventre est enflé comme les pieds d’Eucratès) et ensuite psychiquement (il voit les monstres dont il se moquait auparavant). Le protagoniste, précédemment adepte de la raison, devient ainsi un menteur comme les autres. Il subit donc le même changement que son homonyme dans un autre dialogue de Lucien : un parasite séduit petit à petit Tychiadès (Le parasite § 42) et parvient à le convaincre de la supériorité de son mode de vie jusqu’à en faire son pre- mier disciple (§ 61).

Inconsciemment, Tychiadès donne la réponse à sa question (pourquoi mentir sans qu’on y soit poussé ?) par sa propre expérience : le mensonge est une maladie contagieuse, qu’il a attrapée comme par osmose. Par ce dialogue, Lucien de Samosate veut solliciter la réflexion sur un trait quasi endémique de la société dans laquelle il vit (voir les Discours sacrés d’Aelius Aristide, son contemporain) : la croyance en d’inexplicables phénomènes religieux, magiques ou de science-fiction.

L’auteur, Didier Clerc, est assistant diplômé au Domaine de philologie classique / Klassische Philologie. Contact: didier.clerc@unifr.ch

Cet article est paru dans la revue Universitas.