Pourquoi un scientifique ne raffolerait-il pas de science-fiction ? C’est un peu grâce à elle, et à Isaac Asimov, que Denis Lalanne, directeur du Human-IST Research Center, a découvert sa vocation.

Denis Lalanne, quelle est la différence entre science-fiction et sciences ?
Je pense que la science-fiction et les sciences n’ont pas le même objectif. La première est une forme d’art. Elle vise avant tout le divertissement et cherche souvent à anticiper le pire. Les sciences, elles, cherchent prioritairement à faire progresser l’humanité en général dans ses connaissances et son bien-être.

Malgré ces deux fonctions bien distinctes, la science-fiction peut-elle inspirer les scientifiques ?

Oui, bien sûr ! Il y a d’ailleurs un exemple très récent. Dans le film Minority Report, dirigé par Steven Spielberg, on voit Tom Cruise faire de grands gestes sur une sorte de panneau vitré qui sert d’interface. Peu de temps après, les chercheurs se sont intéressés de plus près à ce mode d’interaction. Puis, Microsoft a mis sur le marché sa fameuse kinect (un appareil qui permet de contrôler des jeux vidéos sans utiliser de manette NDLR). Ce film a donc influencé la recherche aussi bien que l’industrie. Mais on oublie souvent de dire que c’est un étudiant chercheur du Massachusetts Institute of Technology ( MIT ) qui a conçu les interfaces homme-machine de ce film.

Les recherches que vous menez dans votre centre Human-IST semblent relever, elles aussi, de la science-fiction.
Ce n’est pas de la science-fiction ! Nous évoluons dans un domaine de recherche scientifique basé sur des modèles computationnels complexes. Par exemple, dans un projet sur les interfaces affectives, nous analysons les signaux humains, la voix, les gestes et les signaux physiologiques, afin de développer des algorithmes capables de reconnaître les émotions ressenties par les individus. Parfois les machines obtiennent des scores de reconnaissance supérieurs aux humains. Je pense que, parmi toutes nos recherches, c’est actuellement le domaine le plus susceptible d’inspirer les auteurs de science-fiction.

A quoi peut bien servir une machine capable de détecter les émotions humaines ?

Nous envisageons d’utiliser cette technologie dans le télétravail, par exemple pour des réunions de brainstorming. Quant on travaille à distance, même si nous sommes reliés par les meilleurs écrans de télévision, nous ne ressentons pas la même chose que si nous nous adressons à un interlocuteur situé dans la même pièce. Imaginons maintenant qu’un participant à une séance Skype soit vraiment de mauvaise humeur. Le montrer, grâce à l’analyse d’une machine, pourrait-il modifier l’attitude de la personne ? Est-ce que cela pourrait rendre cette personne moins contagieuse pour le groupe ?

Mais c’est dangereux pour la protection de la vie privée ! On ne souhaite pas forcément partager ses sentiments.

Effectivement, nous nous trouvons dans un domaine de recherche émergent : les nouvelles possibilités d’enregistrer et analyser des données personnelles, y compris physiologiques, nous obligent à nous intéresser à la « privacy ». Dans le domaine de l’interaction homme-machine, nous mettons l’accent sur la « privacy by design », afin de développer des solutions technologiques qui garantiront ce respect de la vie privée.

Pourtant, on dirait parfois que trop de technologie tue la technologie …
C’est pour cela qu’au Centre Human-IST, notre but est de simplifier les interactions homme-machine. Nous développons, par exemple, des interfaces plus conviviales, plus « invisibles », pour interagir avec l’ordinateur, le bâtiment, la voiture, etc. Nous cherchons aussi à rendre plus accessible le monde numérique aux personnes âgées. Contrairement aux films de science-fiction, nous sommes plus dans l’utilité que dans le spectaculaire. Le point commun c’est que nous souhaitons aussi anticiper l’avenir et l’influencer.

L’habitat occupe aussi une place importante dans vos recherches.
Oui, d’ailleurs le Centre Human-IST participe au projet Smart living lab. On y réfléchit à l’habitat du futur. Là, l’interaction entre l’humain et le bâtiment se trouve au centre de nos recherches.

Des exemples concrets?

Les bâtiments sont de plus en plus automatiques et intelligents, pour des raisons énergétiques principalement, mais ils sont de moins en moins faciles à vivre pour ceux qui les habitent. Notre rôle est donc de développer de nouvelles interfaces, notamment basées sur la visualisation de données, pour que les habitants puissent mieux les comprendre et contrôler leur confort.

Vous cherchez donc à rendre l’interaction homme-technologie plus conviviale ?

Nous cherchons effectivement à créer un lien plus humain avec la machine. On parle d’interface empathique. Par contre, je ne crois pas à la fusion de l’homme avec la machine. Or, c’est un des grands thèmes de la science-fiction.

Et vous, la science-fiction a-t-elle influencé vos recherches ?
En fait, oui. J’étais fasciné par les ouvrages d’Isaac Asimov sur les robots. J’ai fait mon doctorat à l’EPFL et, à mes débuts, j’ai précisément travaillé dans le domaine de l’intelligence artificielle. Puis, assez vite, j’ai réalisé que je préférais développer des machines qui puissent servir les humains, sans pour autant s’en inspirer dans leur fonctionnement.

Comment expliquer que, dans la science-fiction, les machines finissent très souvent par se retourner contre l’humain ?
Je pense que c’est une tendance générale des œuvres d’anticipation, pas seulement de la science-fiction d’ailleurs, que de mettre en scène un futur sombre ou menaçant, sans qu’il y ait nécessairement des machines qui prennent le pouvoir. Voyez 1984 d’Orwell, La Planète des Singes de Pierre Boulle ou le dernier Houellebecq. Dans de nombreux films de science-fiction, des machines, d’abord empathiques, finissent par devenir menaçantes, comme dans 2001 : l’Odyssée de l’espace de Kubrick, par exemple (voir article p. 26). Le réalisateur David Cronenberg, lui, est obsédé par la fusion entre l’homme et la machine. Il en a une vision très noire, qui suggère que la technologie n’est pas au service de l’homme mais, au contraire, qu’elle l’aliène.

Dès lors, doit-on à la science-fiction la défiance qui existe parfois à l’encontre de la technologie et des scientifiques ?
C’est une vieille idée. Je pense que les gens ne sont pas dupes. Pour eux la science est utile. On voit, notamment avec les progrès de la médecine, que les scientifiques sont bienveillants. Mais il est vrai qu’il y a souvent ce fantasme qui ressort dans les films.

Rassurez-nous, vos inventions ne se retourneront pas contre nous ?
(Rires). Non, encore une fois, notre objectif est de développer des technologies qui sont bonnes pour l’humain. Nous travaillons avec des psychologues et des sociologues chargés d’évaluer nos prototypes. Et c’est un procédé itératif : nous collaborons jusqu’à ce que nous parvenions à un prototype que nous jugeons bon. (Il réfléchit) Du reste, pour quelles raisons les machines se retourneraient-elles contre l’humain ? Elles n’ont pas d’émotion. Elles peuvent être capables de reconnaître des émotions humaines ou même d’en faire ressentir, mais la machine reste une machine. Et derrière le comportement de la machine, il y a toujours un humain qui la programme.

Isaac Asimov était chimiste avant de se lancer dans la littérature. Souhaiteriez- vous aussi franchir le pas ?
J’ai été tenté à une époque. J’ai écrit quelques textes, mais je n’ai pas le talent d’Isaac Asimov. En revanche, je pense que la recherche et l’art peuvent être deux activités complémentaires. On ne devrait pas critiquer les scientifiques qui ont envie d’exprimer leur créativité de façon plus artis- tique, en participant à des projets de films, de romans ou des expositions. La créativité fait partie des compétences clés des scientifiques comme des artistes et elle peut s’exprimer de différentes manières.

La science n’est donc pas complètement imperméable à la science-fiction ? Evidemment, les scientifiques ne vivent pas dans une tour d’ivoire. Ils sont lecteurs et spectateurs. L’influence entre la science et la science-fiction est réciproque.

Sciences ou science-fiction ?

Pourra-t-on un jour faire revivre un mammouth ?

Joker !

Une voiture propulsée à l’eau, science ou science-fiction ?

Ce n’est pas mon domaine de recherche, mais je veux bien y croire. C’est une belle idée.

Découvrira-t-on un jour une vie extraterrestre ?

Chacun ses croyances !

L’homme bionique, science ou science-fiction ?

L’homme augmenté ? Je pense que c’est possible, mais je ne le souhaite que dans certains cas, médicaux par exemple, pour développer des prothèses ou des orthèses. Je n’aime pas l’idée de fusion de l’homme et de la machine.

Pourra-t-on un jour habiter sur la planète Mars ?

Je ne travaille pas à la Nasa, mais je pense que ce ne sera pas dans 10 ans, ni dans 20 ans d’ailleurs.

 

L’auteur, Denis Lalanne, est professeur associé au Département d’informatique de l’Université de Fribourg. Il dirige le centre Human-IST, un centre de recherche de pointe dans le domaine de l’interaction homme-machine. Parallèlement, il participe au projet smart living lab, une plateforme interinstitutionnelle dédiée à l’habitat du futur. Aupara- vant, Denis Lalanne a obtenu son doctorat à l’EPFL. Il a aussi travaillé pour IBM en Californie et enseigné à l’Université d’Avignon en France. Contact: denis.lalanne@unifr.ch

Cet article a préalablement été publié dans la revue Universitas.

universitas-logo