“Qui peut jamais être seul un instant en Italie ? Chaque pierre a une voix, chaque grain de poussière semble être l’instinct d’un esprit du Passé, chaque marche rappelle quelque ligne, quelque légende d’une tradition depuis longtemps à l’abandon.”

De Margaret Fuller / The New-York Daily Tribune – 1847

Pour comprendre ce qu’est l’Italie contemporaine, il faut utiliser une métaphore empruntée à l’actualité sportive : l’élimination par récente par la Suède de la « Squadra Azzurra » du prochain mondial de football. Dans l’histoire d’une nation, il existe des moments ou il arrive que ce qu’il arrive soit le reflet de l’état général du pays.

C’est pour cette raison que la métaphore « footballistique » peut être pertinente pour décrire la situation actuelle de notre beau pays, à traves trois raisons.

La première a trait à une direction sportive inadéquate, affairiste et inculte. La deuxième raison est à rechercher au sein même de la Squadra où pullulent rivalités et polémiques. Les supporters sont aussi à mettre en cause, avec un niveau d’éthique sportive au plus bas, matérialisé par les sifflets systématiques aux hymnes des équipes adverses.

Enfin, l’équipe italienne compte beaucoup de joueurs très sensibles aux mondanités, plus attentifs à leur image qu’aux performances sportives. Une mentalité et des comportements qui clachent avec le sens des responsabilités. L’argent prime trop souvent sur le sport. Les Transalpins comptent parmi les joueurs les mieux payés au monde.

Pourquoi cette analogie est-elle le reflet de l’état actuel du pays ? Parce que notre classe dirigeante est inadaptée et médiocre, en contradiction patente avec le rang qu’occupe l’Italie, la septième puissance industrielle mondiale et la deuxième en Europe derrière l’Allemagne. La classe dirigeante y est marquée par le provincialisme et par l’incapacité de faire corps en incarnant l’« intérêt général » du pays.

Ce qui manque à ce propos est une gouvernance adaptée. Ceux qui sont aux commandes maintenant sont incultes et dépourvus d’une conscience civique responsable.

A cela s’ajoute qu’aucun parti politique n’est capable aujourd’hui d’élaborer une vision crédible du futur du pays. Les partis politiques les plus importants expriment désormais et au mieux des intérêts locaux, régionaux : le Parti démocrate au centre, les Cinq étoiles au sud et la droite de Berlusconi et de l’ancienne Ligue du nord au nord. Le repli local lié aux intérêts particuliers se traduit par des pratiques archaïques de gestion de la chose publique ainsi que des mentalités de confinement qui éloignent dramatiquement nos politiques du marché global.

Dans sa grande majorité, la classe italienne actuelle est incapable de gérer les profonds changements du monde contemporain.

Malheureusement, l’ancienne génération de dirigeants politiques de gauche comme de droite n’a pas pu et n’a pas su transmettre son savoir et sa culture aux jeunes loups qui s’affirment ces temps-ci.

Les leaders actuels sont souvent dépourvus de culture et ivres de narcissisme, obsédés par leurs plans de carrière. Face à leurs ambitions personnelles débordantes, les projets politiques sont peu de chose. La marque de l’époque est le « transformisme », la navigation à vue qui permet d’être toujours au plus près du pouvoir en place. Depuis les dernières élections législatives, plus du tiers des députés et des sénateurs ont tourné leur veste en quittant les groupes parlementaires respectifs selon les chercheurs d’Openpolis.

En dépit de ce sombre tableau politique, l’Italie a recommencé à être compétitive sur le plan économique, tirée vers le haut par les exportations manufacturées, le luxe et l’agro-alimentaire de qualité. Le solde commercial de 2016 est ressorti positif de 51,6 milliards d’euros, un record depuis 25 ans. Et le millésime 2017 pourrait être encore meilleur. Pharmacie, chimie, équipements médicaux ont bondi de près de 7% d’une année à l’autre. L’automobile a fait plus 6% et les industries de la bouche plus 4%.

Un succès qui n’a pas été accompagné par la « politique » et qui est le produit d’une culture « ancienne » et créative propre au Beau Pays.

C’est l’expression de l’extrême vitalité du tissu productif profondément ancré aux territoires de la Péninsule. Un tissu fait de petites et moyennes entreprises dynamiques. Artisans, petits industriels comme la famille Rana (pâtes farcies), Bava (pour les vins), Leaonardo Del Vecchio (optique Persol-Essilor), Diego della Valle (chaussures de luxe Tod’s), Renzo Rosso (Diesel, habillement casual) ou encore Oscar Farinetti (Eataly, supermarchés d’épicerie fine) ont bien appris à faire entreprise et gagner des parts de marché à l’international sans s’appuyer sur la puissance publique.

L’Etat, lui, quand il s’occupe d’économie, privilégie les grands groupes industriels publics et privés. C’est ainsi qu’il n’a pas bronché quand Fiat a décidé de transférer le siège fiscal aux Pays-Bas et le siège du groupe à Londres. C’est ainsi qu’Alitalia continue d’être financé par les impôts des contribuables alors que sa viabilité est largement mise en cause depuis des décennies. C’est ainsi aussi que les différentes filiales du conglomérat public IRI ont été certes restructurées mais néanmoins sauvées de faillites en chaine.

L’Etat s’avère incapable à interagir avec ce qui est en mouvement, ce qui avance et innove en économie. La seconde anomalie est l’incapacité du « système-pays » à générer et maintenir sur place des dirigeants d’entreprise de grands groupes multinationaux.

Pour conclure sur le front économique, l’Italie souffre d’un modèle suranné du système de crédit.

Le tissu bancaire est peu concentré et beaucoup d’établissements, surtout les plus petits, présentent des bilans fragiles, alourdis par les créances douteuses. La crise bancaire rampante s’est soldée en 2016 par la fermeture de plus de mille agences et la disparition surtout par absorption de 44 sur les 644 entreprises de crédit. Quatre banques d’Italie centrale ont fait faillite entrainant des lourdes pertes pour leurs investisseurs. Deux importantes banques populaires de Vénétie sont sous l’eau depuis des années. Et l’un des principaux établissements de crédit de la Botte, Monte Paschi di Siena (numéro quatre italien par nombre de guichets), la plus ancienne banque italienne fondée en 1472, a failli faire capoter l’ensemble du secteur. Cette dernière continue d’affaiblir cette industrie financière en dépit de financements publics généreux.

Les banques italiennes ont pâti de leur excessive proximité à leurs grands débiteurs et aux pouvoirs publics locaux. Le conflit d’intérêt est partout : les principaux actionnaires des banques locales sont la plupart du temps les bénéficiaires des plus gros crédits, les industriels et les rentiers du coin. Aussi, les autorités locales ont fait pression sur les banques de leurs territoires respectifs afin d’élargir des faveurs à leurs protégés.

Enfin, le bilan des banques est potentiellement sous la menace du défaut de la dette publique transalpine, elle-même extrêmement vulnérable sur les marchés mondiaux des capitaux. Il faut savoir que la dette publique italienne s’élève à 2.300 milliards d’euros, représentant le 3ème plus grand endettement public de la planète, derrière les Etats-Unis et le Japon.

Dans un tel contexte, il n’est pas surprenant que la corruption se diffuse comme une tâche d’huile, pour accéder au crédit et aux grands contrats publiques. Le dernier cas le plus éclatant est celui du Consip, la centrale d’achat de l’administration transalpine gérée en direct par le Ministère de l’économie et des finances. Depuis un an, cette structure qui affiche un chiffre d’affaires proche de 45 milliards d’euros, fait la une des organes de presse italiens car on soupçonne l’un de ses dirigeants d’avoir été corrompu par un homme d’affaires napolitain, Alfredo Romeo. L’enquête concerne aussi un ministre, Luca Lotti, très proche de l’ancien Premier ministre Matteo Renzi, et le commandant en chef des Carabinieri, le général Tullio Del Sette, qui pourrait avoir communiqué à la direction de Consip de l’enquête en cours. En 2016, l’Italie a été classée par l’ONG Transparency International 60ème sur 176 pays par diffusion de la corruption. En Europe, elle est la troisième pire place, juste devant Grèce et Bulgarie.

La société civile italienne subit à son tour l’inefficacité étatique et elle est gangrénée par les recommandations, la corruption et prisonnière dans des pans entiers du pays de fortes organisations criminelles. Sous les coups de la crise de 2007/2008 qui s’est étirée jusqu’en 2014, à la merci de poussées centrifuges, le corps social du pays s’est ébranlé, fissuré gravement. Les grandes formations politiques, associatives et syndicales qui avaient dominé l’après-guerre déchiffrant parfaitement les aspirations de classes sociales ne sont plus. Elles ont toutes disparu pour ce qui est des partis politiques remplacées par des partis faibles au plan de leur organisation comme de leur capacité d’élaboration et de synthèse. Les syndicats, dont les signes sont encore là, ne sont qu’une pâle expression de ce qu’ils étaient jusqu’en 1980. Quant au tissu associatif, il a perdu de beaucoup de sa vitalité, faute d’adhésions.

L’individualisme exaspéré a été la conséquence directe de la défaite des grands mouvements émancipateurs populaires, du mouvement social et de l’avant-garde culturelle qui avait été secrétée par le bouleversement positif des anciens rapports humains.

L’« homo-italicus » nouveau est ivre de carriérisme, fait pédagogie de l‘ignorance, s’adonne à la pire superficialité narcissique et se vante de la perte de toute conscience sociale et politique. L’exemple quotidien et néfaste de la modernité superficielle, inculte et arrogante de la classe dirigeante le conforte dans ces tendances.

Cette idéologie destructrice du lien social est véhiculée par la télévision et les médias digitaux. Le paganisme mondain s’est affirmé sur les cendres des deux grandes Eglises italiennes, l’Eglise catholique et la « communiste ».

Berlusconi et ses amis n’en ont été que les artificiers. Son étoile, en déclin pendant une longue période, semble réapparaître aujourd’hui. Cela témoigne que le modèle berlusconien d’une absolue fixité est profondément ancré dans la société italienne sortie des cendres des deux décennies révolutionnaires, les années 60 et 70.

Le ferment de la jeunesse de ces années-magiques là, la jeunesse urbaine, est sous la défensive. La majorité des jeunes sont tout à la fois victimes d’un chômage éreintant, de la précarité au travail et de la nécessité d’expatrier pour trouver de la stabilité. Le taux de chômage des 15-24 ans est proche de 40%. Selon les dernières statistiques de l’OCDE en la matière (juillet 2016), 57% des jeunes travailleurs italiens occupent des emplois précaires. Et chaque année, plus de 100.000 jeunes quittent le pays pour chercher fortune à l’étranger.

Cette situation dévitalise une jeunesse qui n’a jamais appris à lutter ni à rêver.

L’innovation culturelle en résulte inhibée, bien que la péninsule donne encore naissance à de grands talents dans la littérature comme Erri De Luca, Claudio Magris, Alessandro Baricco ou Elena Ferrante, avec plus de 5,5 millions d’exemplaires vendus dans le monde, «c’est un peu le Harry Potter de la littérature » et en France édité par Gallimard a vendu 1,3 million d’exemplaires de la saga L’Amie prodigieuse. Dans le cinéma et les séries télévisés vous avez Paolo Sorrentino, metteur en scène de « La grande Bellezza » et dernier en date avec la série « The Young Pope » que a conquis les téléspectateurs américains. Autre sucés mondiale de « Gomorra » de Roberto Saviano, un sucé non seulement littéraire mais aussi cinématographique et de sa série. En philosophie Giorgio Agamben, spécialiste de la pensée de Walter Benjamin et Tony Negri avec « Empire » vendu à des millions d’exemplaires. Pour les sciences humaines, Carlo Ginzburg historien de la sorcellerie et des mentalités populaires : Les Batailles nocturnes et Le Fromage et les Vers, seront traduits dans le monde entier et une nouvelle étoile le médiéviste Alessandro Barbero avec un ouvrage qui fait date « La bataille des Trois Empires » chez Flammarion sur Lépante. Dans l’art contemporain, Maurizio Cattelan est un des artistes provocateur de talent, les plus collectionné au monde ; plus poétique et raffiné il y a le sculpteur Giuseppe Penone représentant de « l’Arte Povera ». Dans la musique Jazz le trompettiste Paolo Fresu et dans la classique Riccardo Muti l’un des plus grands chefs d’orchestre d’aujourd’hui…sans parler de l’Opéra, le design industriel, artisanat et la couture… où les italiens sont depuis toujours maître. Les canaux publiques de financement de la culture sont presque tous asséchés, seuls les grands projets du patrimoine sont encore considérés. Les mécènes privés sont rares, mais quand ils interviennent ils sont capables d’apporter l’excellence (Le musée Egyptien de Turin deuxième au monde pour sa richesse, l’immense parc de la « Reggia Royal de Caserte » ou « La Dogana » à Venise…

Pour finir, en Italie l’important n’est ni ce qui brille, comme le foot ou la télévision, mais ce qui vaut la peine d’être observé et suivi. Il faut valoriser ce qui innove, et tout ce qui rejette le gigantisme. Dans une époque marquée par la mondialisation, l’Italie s’est toujours distinguée parce qu’elle incarne le concept du « petit et beau ».