Par le biais de gestes a priori anodins de nos vies quotidiennes, comme le fait de faire un plein d’essence, nous contribuons chaque jour à l’un des maux aux conséquences les plus désastreuses pour l’humanité de ces dernières décennies.

Le pétrole, cette matière première qui est l’un des fondements de nos économies et au centre de nos vies par son utilisation sous des formes si diversifiées qu’il serait trop long de les lister, est l’une des principales composantes des enjeux géostratégiques et des conflits armés dramatiques qu’ils ont engendrés aux quatre coins de la planète. Les récents attentats à Paris sont loin d’être étrangers à cet état de fait, des conséquences collatérales insupportables qui sont pourtant aussi la responsabilité du double jeu des responsables politiques. Il est même loin d’être improbable que les victimes de ces attentats aient indirectement participé à leur financement en faisant simplement leur plein d’essence…

Les prix de l’essence – prix à la pompe et prix du baril de Brent – ont fortement baissés ces derniers mois. Les consommateurs ne pourraient a priori que s’en réjouir, mais peu sont ceux qui en connaissent les véritables raisons, ainsi que la réelle provenance de ce bien de consommation courante. L’Arabie saoudite, l’un des principaux producteurs au monde, a été amené à baisser drastiquement le prix de sa principale source de revenus, avec comme conséquence une situation de déficit budgétaire pour la première fois de son existence. Mais pouvaient-ils faire autrement, alors qu’un nouveau concurrent a commencé à inonder le marché avec un pétrole bradé à des prix jusqu’à deux fois plus bas que ceux pratiqués sur le marché à l’époque ou il a commencé ses activités, augmentant de plus chaque mois ses capacités de production. Ce concurrent c’est DAESH, qui s’étant approprié de nombreuses installations pétrolières dans les zones géographiques que cette organisation terroriste occupe, génère des revenus estimés à plus de 500 millions de dollars par jour. Mais qui dit revenus dit acheteurs, et ces acheteurs, d’un pétrole qui transite tous les jours aux yeux de tous par la Turquie, sont les mêmes qui violaient sans scrupule et en toute impunité l’embargo irakien. Shell (Pays-Bas), ExxonMobil et Chevron (USA), BP (Royaume-Uni), Total (France), pour ne citer que les plus importants, sont les sociétés pétrolières occidentales qui fournissent l’essentiel du pétrole raffiné que nous consommons, profitant de l’aubaine de cette baisse providentielle des prix pour faire exploser leurs bénéfices déjà mirobolants et complètement indécents, tout en payant des impôts ridicules grâce à des montages financiers aux limites de la légalité.

La zone géographique concentrant la part la plus importante des ressources de pétrole est connue de tous : le Moyen-Orient, dont notamment la Syrie, l’Irak et la Lybie. Il est désormais de notoriété publique que le chaos engendré par les guerres en Irak, en Lybie et en Syrie, a été le fruit d’une real politik des états occidentaux (USA, Royaume Uni et France en tête) ayant comme seul dessein l’exploitation de leurs ressources énergétiques. Les erreurs monumentales de l’administration Obama concernant la gestion de l’après-guerre en Irak – l’abandon politique du gouvernement composé de personnalités sunnites et chiites sensé être le garant de l’unité du pays, et l’abandon d’un stock colossal d’équipements militaires sur le terrain, confié à une armée irakienne incapable d’assurer son rôle – ont été l’un des principaux éléments déclencheurs du développement extrêmement rapide de DAESH, sur les braises a peine éteintes d’Al-Qaïda, réduite pourtant quasiment à néant par l’armée américaine au prix de plus d’un million de vies humaines civiles irakiennes. Les communautés sunnites et chiites irakiennes se sont rapidement retrouvées en conflit suite à leur différents millénaires, mis entre parenthèses lors du joug de Saddam Hussein. La scission provoquée par cette véritable guerre civile, que de nombreux experts avaient annoncée bien avant de l’invasion de l’Irak par le patin Georges W. Bush et les faucons qui en tiraient les ficelles, a offert à DAESH, qui n’était il y a encore peu de temps qu’un petit groupe sans envergure, l’opportunité de prendre le leadership du « djihad globalisé », en recrutant de nombreux anciens généraux et militaires expérimentés de l’armée de Saddam Hussein, en n’ayant qu’à ramasser le matériel américain abandonné sur place (tanks, missiles, armes lourdes, stocks de munitions), en prenant possession de territoires très facilement face à une armée irakienne désorganisée et au chaos syrien, et en finançant son fonctionnement – dont son recrutement international d’aspirant combattants de toutes confessions (il n’y aurait en réalité que 40% de musulmans d’origine) et autres mercenaires opportunistes – avec les revenus générés par le pétrole. Un expert allemand interviewé sur Arte suite à la diffusion de l’excellent documentaire «Daech, naissance d’un État terroriste » (disponible sur le site de la chaîne, lien mentionné à la fin de cet article), a affirmé que cette organisation était bien plus puissante et mieux organisée que ne l’était son « ancêtre » Al-Qaïda, et qu’il serait extrêmement compliqué et long d’arriver à l’éradiquer. Mais alors que DAESH progresse dans le nord de l’Irak, lentement mais sûrement malgré la résistance kurde, vers les installations américaines aménagées dans le Kurdistan irakien pour un coût évalué à plus de 1’000 milliards de dollars, l’option d’une intervention terrestre devient de plus en plus inéluctable.

Les dirigeants politiques ont beau jeu de s’ériger en chevalier blancs remparts de la menace terroriste touchant leurs pays – et par ailleurs surtout en premier lieu les pays musulmans qui paient de loin le prix humain le plus élevé – ils en sont les premiers complices en tolérant avec une passivité criminelle le trafic illégal de pétrole, qui constitue une source de financement et de développement intarissable pour l’ennemi qu’ils prétendent vouloir détruire.

Mais cela s’inscrit dans ce qu’il faut désormais bien qualifier de troisième guerre mondiale, une guerre certes froide, mais qui oppose les occidentaux, la Russie, la Turquie et le soit disant état islamique, qui n’est ni un état ni islamique, mais qui contrôle de fait un territoire et une armée, ce qui constitue aussi les attributs d’un état. La tension entre la Russie et la Turquie s’approche d’un paroxysme extrêmement dangereux, et avec la personnalité imprévisible et psychopathe d’un Vladimir Poutin, cela ne présage que le début d’une période sombre pour l’ensemble de la communauté internationale.

Puissent au moins ces événements réveiller les consciences des opinions publiques sur le sort des populations de réfugiés civiles innocentes victimes de ces conflits que nous avons le devoir d’accueillir, à la fois parce que les dirigeants de nos pays sont les principaux responsables de cette situation, et que l’empathie et la solidarité sont des valeurs qui permettent de garder espoir dans l’avenir de notre humanité.

Niels T.

Documentaire «Daech, naissance d’un État terroriste » sur le site d’Arte :

http://info.arte.tv/fr/daech-naissance-dun-etat-terroriste