On se prend une claque de mots, d’images, de sons, de coups, d’injustices, tout ça avec le Vieux Port de Marseille en arrière-plan.

Lire La Fabrique du Monstre, ce n’est pas un voyage, c’est une expérience. C’est suivre Philippe Pujol, grand reporter au journal La Marseillaise, au long de ses enquêtes dans une des zones les plus pauvres d’Europe. Ce journaliste de Sept.info a écrit pendant plus de 10 ans sur le sujet et a obtenu le Prix Albert Londres en 2014, récompensant le meilleur grand reporter pour sa série d’article ‘’Quartiers shit’’.

Philippe Pujol, décrit avec précision les entrailles du clientélisme, ses conséquences et ses injustices.

Si l’on connaît Marseille pour la beauté de son centre-ville et de son Vieux-Port, la capitale de la Méditerrannée cache une autre image, celle des cités, situées principalement au Nord de la ville.

Dans ces quartiers-ghettos habitent Kader, Atti, Moussa, qui survivent comme ils peuvent dans des HLM oubliés, balayés par le mistral. Leur seul avenir est de gagner en importance dans leur cercle de dealers et de mourir tués par balles dans une voiture brûlée.

Ce genre de quartier connaît un taux de pauvreté qui atteint parfois 77% de la population et les jeunes qui y survivent ont trop souvent de meilleures connaissances en consommation de drogues qu’en lecture.

Philippe Pujol

Ce cercle vicieux où s’enfonce toujours plus cette population marginalisée, est également, comme on le découvre au fil de la lecture, le fruit d’un jeu politique et immobilier dangereux.

L’évolution du livre décrit précisément le rôle et les influences de chaque acteur de ce système, des victimes aux politiciens, tout en passant par le secteur de l’immobilier, également mis en cause.

Philippe Pujol, décrit avec précision les entrailles du clientélisme, ses conséquences et ses injustices.

Pujol possède cette sensibilité brute qui plante le lecteur sur place.

Mais c’est le style qui parfois surprend, pourtant si adapté au contexte. Sans pudeur, franc, glacé parfois, blasé souvent de ces milles ‘’déjà-vus’’,sans complaisance, n’excusant rien, ni personne, l’auteur s’attaque à tous les acteurs de ce livre avec néanmoins une sensibilité touchante.

Sans détour, Philippe Pujol décrit les morts, le sang, la drogue et les amitiés fragiles. Il parle de politique comme il parle du jeune Kader, parti trop tôt. Il n’y pas de différence entre le bas de l’échelle et le sommet, représenté par Jean-Claude Gaudin, maire de Marseille.

Cette enquête fait penser à un “Gomorra” français, tant on se plonge au plus près de la misère humaine. En 2006, Roberto Saviano a livré un témoignage inédit sur la mafia napolitaine, décryptant parfaitement les rouages de la Camorra.

Soit Roberto Saviano, soit Philippe Pujol ont essayé de comprendre le cœur de la misère et la violence créés par une organisation criminelle, ou alors, par la marginalisation d’une population dans le cas de Marseille.

C’est ainsi qu’on fabrique le monstre du titre du livre: en isolant une partie de la population qui n’a pas les moyens de s’en sortir, on créé un monstre qui s’exprime par la délinquance.

Au final, ce livre est l’explication que cette expression fataliste tient sur un système en place depuis des dizaines d’années, dont il serait pourtant possible de sortir si la volonté y était. Ode à une sorte d’espoir sourd, le reportage de Philippe Pujol possède cette sensibilité brute qui plante le lecteur sur place. A lire sans hésiter.

A noter encore que Sept.info publiera la semaine prochaine les bonnes feuilles du livre.