Lors du gala caritatif de l’ONG Syria Charity à Villejuif le 15 octobre dernier, j’ai fait l’intervention sans doute la plus personnelle – comparativement à mes autres interventions – sur le conflit syrien. Cela a sans doute été filmé, mais par ailleurs voici ci-dessous une retranscription assez fidèle de mes propos, qui est fondamentalement un hommage aux Syriens.


Merci beaucoup à Syria Charity pour l’invitation. J’avais gardé du gala de l’an passé un excellent souvenir. C’est toujours assez bouleversant de rencontrer des acteurs du terrain syrien, notamment celles et ceux qui ont survécu aux bombardements. C’est à chaque fois une émotion et un appel à l’humilité.

Pour me présenter, je commencerais par ce que je dis toujours : je ne suis jamais allée en Syrie, je ne parle pas un mot d’arabe, la Syrie m’est « tombée dessus » par l’intermédiaire de ma vie personnelle. En 2011, le père Paolo, qui est un ami de ma famille et qui vivait en Syrie depuis plus de 30 ans, m’a demandé de l’aide pour sensibiliser l’opinion ici à ce que vivaient les Syriens. Ma « folie » a été de le prendre au mot. La sienne a été de me faire une telle confiance. En juillet 2013, le père Paolo, retourné clandestinement là-bas après avoir été expulsé par Assad, s’est fait enlever par daech. J’ai tenté depuis lors de continuer à transmettre sa parole et à porter son combat. Ce qui m’a conduit aujourd’hui à écrire un livre sur le complotisme. C’est aussi en pensant à lui que je parle aujourd’hui.

Qu’est-ce que la Syrie a changé dans ma vie? La Syrie m’a amenée à réfléchir sur un double racisme au sein de notre société, qui a pu profiter à Assad et lui permettre de justifier ses crimes.

D’abord, elle m’a ouvert les yeux sur l’islamophobie, qui a permis au régime syrien d’assimiler toute personne s’opposant à lui à un « terroriste » ou à un « djihadiste ». En s’appuyant ici sur l’extrême-droite islamophobe et plus largement sur l’islamophobie ambiante : ces discriminations, cette stigmatisation structurelle à l’égard des musulmans au sein de notre société.

Ensuite, elle m’a fait prendre conscience de l’antisémitisme qui régnait toujours au sein de nos sociétés. Le fait qu’Assad ait pu faire si facilement passer les personnes s’opposant à lui comme des agents de l’Occident et d’Israël. En s’appuyant ici sur l’extrême-droite antisémite et sur une lecture anti-impérialiste dévoyée, qui vient coller à un antisémitisme très ancien et profond en Europe.

La Syrie m’a appris à moi, catholique belge, que si notre société fermait les yeux sur le drame syrien, c’est parce qu’elle était profondément traversée par une double haine, celle envers les musulmans (en prenant le prétexte de l’islamisme et du terrorisme) et celle envers les juifs (en prenant le prétexte de la politique israélienne et du sionisme).

Alors que faire face à ce constat?

Il s’agit évidemment, de toutes nos forces, de mettre en branle la solidarité avec les Syriens.

Mais il s’agit aussi de lutter ici pour une société plus inclusive, en veillant chacun à refuser la haine et toute logique de pensée qui nous pousse à déshumaniser l’autre, qu’il soit syrien, juif, musulman ou autre.

Cela demande de veiller à la justesse de notre parole et aussi d’oser la prendre, de ne pas laisser tout l’espace aux paroles de haine et de division.

Comment faire? Mon expérience m’a appris qu’il est surtout question d’apprendre à être pleinement qui nous sommes, en ne mettant jamais les idées au coeur de nos paroles et de nos combats, mais en y plaçant toujours l’autre, quel qu’il soit, forcément à notre image, faible et plein d’incohérences.

Alors ce soir, je voudrais surtout dire cela. Je voudrais remercier les Syriens de m’avoir appris cela. Et d’avoir pu mettre un mot sur cela : la bienveillance. Je remercie les Syriens de m’avoir appris la bienveillance.