L’image des dinosaures a fréquemment inspiré les auteurs de science-fiction et les réalisateurs de cinéma. Au fur et à mesure des découvertes scientifiques, cette image n’a cessé d’évoluer.

Dès les premières découvertes scientifiques de dinosaures au début du XIXe siècle, l’idée de créatures gigantesques et terrifiantes ayant vécu en des temps anciens a frappé l’imagination du public. Logiquement, la littérature et le cinéma se sont très rapidement penchés sur le potentiel que leur offraient les dinosaures et la paléontologie en général.

Lézards, kangourous et cous de girafe

Reconnus comme des reptiles des temps géologiques pour la première fois au dé- but du XIXe siècle, les dinosaures ont connu plusieurs hypothèses quant à leur aspect général. D’abord considérés, dans les années 1820-1830, comme de gigantesques lézards, les pattes sur les côtés et le ventre traînant au sol, c’est en 1841 que Richard Owen leur donnera le nom de dinosaures, modifiant au passage leur allure. Après une étude anatomique plus poussée, il placera leurs membres sous le corps à la façon de nos éléphants et rhinocéros actuels. Cette posture sera alors appliquée à l’ensemble des dinosaures, quel que soit le groupe.

Dans la seconde moitié du XIXe siècle, la recherche de dinosaures s’intensifie aux Etats-Unis. En résultent de nombreuses découvertes de squelettes complets. Il apparaît alors de plus en plus évident, dès 1860, que plusieurs dinosaures devaient probablement être bipèdes, comme Iguanodon, Megalosaurus ou encore Hadrosaurus. On cherchera alors à s’imaginer comment de tels animaux pouvaient tenir dans cette position. L’hypothèse retenue fut qu’ils s’appuyaient sur leur queue, ce qui leur donnait une allure très redressée, à l’image de nos kangourous actuels. C’est cette image, autant pour les théropodes que les ornithopodes, qui restera la norme pendant plus d’un siècle.

Parallèlement, les fouilles américaines font entrer dans le bestiaire des paléontologues un nouveau type de dinosaures : les sauropodes. Ces géants à long cou, jusque-là connus seulement par quelques dents, battent depuis tous les records (Argentino- sauus devait frôler une moyenne de 70t). A nouveau, les chercheurs se tournèrent vers ce qu’ils connaissaient déjà pour imaginer à quoi pouvait bien servir un cou si long. On s’imagina alors des sauropodes brou- tant en haut des arbres comme nos girafes d’aujourd’hui. L’idée d’une grande flexibilité à la manière du cou des cygnes sera également en vogue tout au long du XXe siècle.

Les premiers dinosaures de fiction

Il faut attendre 1888 pour voir apparaître des dinosaures stricto sensu dans un roman de fiction. Dans son A Strange Manuscript Found in a Copper Cylinder, James de Mille nous propose une vision de Megalosaurus et d’Iguanodon mélangeant lézards géants et mastodontes oweniens. Probablement écrit dans les années 1860 (il fut publié à titre posthume), ce roman ne prenait pas encore les découvertes américaines récentes en compte. Ce n’est qu’en 1915, avec l’œuvre de Conan Doyle Le Monde Perdu, qu’apparaîtront les dinosaures bipèdes à l’allure de kangourous, soit plus d’un demi-siècle après l’émergence de cette image chez les paléontologues. Au cinéma, ce sont les sauropodes qui auront l’honneur d’apparaître en premier en 1914 avec Gertie the Dinosaur de Winsor McCay. Dans ce film, mêlant vues réelles et animation, Gertie est un Brontosaurus au cou à la fois souple et vertical, conformément à la vision qu’on en avait à l’époque. C’est seulement quand le roman de Conan Doyle sera adapté en film, en 1925, que l’ensemble des grands groupes aura droit à leur image cinématographique. Ces images demeureront la norme en matière de représentation de dinosaures pendant plus de 70 ans, notamment grâce aux nombreuses créatures animées par Ray Harryhausen pour des films tels qu’Un million d’années avant J.C. (1966) et surtout La vallée de Gwangi (1969), bien que le dinosaure-lézard géant fasse régulièrement son apparition.

Rendez-nous nos plumes !

A partir des années 1970, l’image des dinosaures va peu à peu changer, notamment celle des bipèdes. De nouvelles découvertes et des études de la biomécanique des squelettes viennent démontrer que leur colonne verticale était à l’horizontale, la queue servant de balancier pour maintenir leur équilibre. Pourtant, le cinéma va continuer de diffuser l’image de dinosaure-kangourou pendant plus de 20 ans, sans se préoccuper des nouvelles conceptions scientifiques. Il faut attendre un roman de science-fiction de 1990 – et surtout son adaptation cinématographique en 1993 – pour voir changer les choses. Jurassic Park, écrit par Michael Crichton puis adapté par Steven Spielberg, propose une image renouvelée des dinosaures. Spielberg prend comme conseiller le paléontologue John «Jack» Horner pour rester au plus proche des dernières avancées scientifiques. Lors d’une des scènes les plus iconiques du film, Le T.Rex brise sa cage et apparaît dans toute sa modernité à l’écran, semblant crier «Je ne suis pas un kangourou» à la face du monde. L’image est terrifiante, saisissante, et frappera tellement fort les esprits que les dinosaures-kangourous disparaîtront totalement des écrans, mis à part pour quelques productions de série B.

Les sauropodes verront plus tardivement leur image changer à la lumière de nouvelles études de leurs vertèbres cervicales, à la toute fin du XXe siècle et au début du XXIe siècle. Il apparaît alors que leur cou était bien moins flexible que pensé et restait plutôt à l’horizontale. Aujourd’hui, cette nouvelle conception attend toujours l’œuvre de fiction qui la mettrait en valeur. 22 ans ont passé depuis le premier opus de Jurassic Park et les paléontologues ne sont pas restés sans rien faire. Une des découvertes les plus marquantes, confirmée entre les années 1990 et 2000 grâce à la qualité exceptionnelle des fossiles découverts en Chine, est sans conteste la présence de plumes sur de nombreux théropodes, parmi lesquels Velociraptor et Tyrannosaurus. Autant dire que Jurassic World, le dernier opus de la franchise sorti cet été, était attendu avec impatience. Malheureusement, le film a eu un goût plutôt amer de rendez-vous manqué, puisqu’il s’est cantonné à des conceptions encore modernes il y a 20 ans, mais aujourd’hui totalement dépassées. Entre autres idées désuètes, le film nous ressert les sauropodes à cou de girafe et les carnivores sans plumes.

Faut-il y voir une règle immuable, qui voudrait qu’il faut plus de 20 ans pour que les nouveaux concepts paléontologiques soient repris dans la culture populaire, via la littérature et le cinéma de fiction ? Quelques œuvres intègrent pourtant ces nouvelles images comme la série Terra Nova en 20, avec ses dromeosauridés (la famille de Velociraptor et de Deinonychus) à plumes mais, faute de succès, elles n’ont pas eu la possibilité de marquer autant l’imaginaire collectif que les créations de Jurassic Park.

Un autre média, où la science-fiction occupe une place de choix, est également à examiner de plus près. Plusieurs jeux-vidéo, en effet, prennent le pari de proposer des visions plus modernes des dinosaures. ARK : Survival Evolved, sorti cette année, va jusqu’à proposer au joueur de croiser un Microraptor, rappelant au passage que les dinosaures pouvaient être petits, à plumes et ancêtres des oiseaux. Espérons alors que le prochain épisode de Jurassic World, prévu pour 2018, leur emboîte le pas et participe ainsi au renouvellement de l’image des dinosaures auprès du public comme le fit si bien son illustre prédécesseur.

L’auteur, Florent Hiard, est doctorant en paléontologie au Département de géosciences. Contact: florent.hiard@unifr.ch

Cet article a été publié dans la revue Universitas.