Au coin de l’ordinaire, chapitre 1
Par hervé Eigenmann-Franc
— 10.10.2015

Mon troisième roman « Isidro, vient de paraître sous mon pseudo habituel d’Hervé Mosquit. Bien entendu, je vous encourage à l’acquérir et à le lire. J’écris pour le plaisir comme d’autres peignent,sculptent, tricotent. Moi, je tricote des mots quand ma famille et mon travail, prioritaires et c’est bien ainsi, m’en laissent le temps et surtout quand j’en ai envie. Mais comme je ne suis pas adepte outre -mesure des plaisirs solitaires, j’aime partager ce plaisir, d’où le fait de chercher un éditeur intéressé à me publier ( mon salaire me laissant à l’abri de la richesse comme de la pauvreté, j’ai d’emblée renoncé à l’édition à compte d’auteur et ai du être patient avant de trouver un éditeur qui trouve mes textes vendables ( et cela a été le cas !).

Cela dit, je me disais que je pouvais, gratuitement, faire partager mes deux premiers romans en vous les offrant sous forme de feuilleton à raison d’un chapitre par semaine. Voici donc le premier chapitre du premier roman » Au coin de l’ordinaire » paru en 2012.

Chapitre 1

Sept heures quinze, ce matin d’octobre, sur l’autoroute, en chemin vers mon travail, vers Fribourg, ville moyenne de Suisse francophone, capitale du canton du même nom et dotée de jolis restes : soit une vieille ville médiévale enchâssée dans une boucle de la Sarine, cette rivière qui délimite peu ou prou la frontière des langues, entre le français à l’Ouest et au Sud et l’allemand au Nord et à l’Est.

L’été se faisait la malle en douceur. L’automne laissait se couvrir les épaules, distribuait des couleurs aux forêts et de la nostalgie à nos soirées. Ce matin, les premiers rayons de soleil caressaient tendrement la terre qui en rosissait de plaisir, exhalant ça et là des soupirs de brumes suspendus au creux des vallons, le temps de l’aurore. Les dernières traces de la nuit étaient parties se noyer dans le lac, là-bas, très loin derrière moi.

La circulation était fluide, le ciel limpide et mon humeur au beau fixe. Je fredonnais les mélodies que diffusait la radio entre deux débats et trois nouvelles de guerres et de catastrophes . Je levai les yeux vers le rétroviseur et m’exclamai :

– Non mais ! ça ne va pas la tête ! Qu’est-ce qu’il a à me coller au cul à cette vitesse. Il cherche la
collision ce con !

J’achevais de dépasser le camion qui me précédait et repris la chaussée droite, laissant passer le bolide blanc qui me talonnait. Il disparut dans une étrange lueur bleutée qui couvrait l’horizon bien avant que je n’achève de maugréer contre les chauffards, le laxisme de la police routière, le culte de la bagnole et de son avant-goût de fin du Monde.

La liste de mes griefs, extensible à souhait, aurait même largement permis à une deux CV asthmatique de s’évanouir dans le lointain avant que je ne me taise.

Allez Louis ! Tu te calmes, tu te détends, tu respires un bon coup. Et voilà que j’étais reparti, au volant s’il vous plaît, pour une petite séance de titillage narcissique et relaxante de mon nombril et de mon ego contrarié. J’apprêtai ce genre d’exercice à une sauce bio-réflexo-machin hautement éclectique concoctée à partir des réminiscences de week-ends joyeux, instructifs et chers (en francs aussi, mais c’est un autre problème), je disais donc, chers à ma compagne Irma.

Irma, outre le fait de partager sporadiquement ma couche et en permanence le toit qui recouvrait notre habitation commune, était une grande écolo devant l’Eternel. Elle demeurait une adepte inconditionnelle de la nourriture garantie bio, de la médecine naturelle, des énergies douces et surtout des innombrables techniques et théories de relaxation, massages, pressages et gesticulations en tout genre , du yoga au Tai-Chi en passant par la réflexologie ou la chromato-thérapie. Vraiment il faut le dire, Irma est ce qui se faisait de mieux, dans le Monde et à notre connaissance, comme égérie des petites graines et passionaria de la santé globale.

Par ailleurs, mais ne le répétez pas, elle était la reine du paradoxe qui consiste, “ ein, zwei, drei, vorwärts !” ( 1,2,3 en avant !) à imposer à son entourage, de gré ou de force, la santé et l’enthousiasme garantis naturels. C’était une sainte écologiste vous dis-je, mais une sainte emmerdeuse.

Mais je m’égare, et pour éviter que ma voiture ne fasse de même, je donnai un léger coup de volant à gauche pour ne pas me retrouver complètement relaxé et béat sur les bas-côtés, dans le fossé, à droite de la bande d’urgences.

Je réalisai soudain que j’étais seul sur la chaussée: rien devant et pas plus dans le rétroviseur. C’était le vide sidéral rien que pour mon petit satellite personnel : le rêve inaccessible et absolu de la famille Machin coincée sur l’autoroute entre Valence et Montélimar, au mois de juillet à midi, avec les cris du petit dernier qui veut faire pipi, les deux grands qui se disputent, papi Machin qui grogne et mamy Machin qui boude. C’est le supermarché déserté un jour de soldes, le dentiste ou le toubib sans personne en salle d’attente, le bus des pendulaires sans bousculade, le cinéma sans file d’attente, le match sans supporters avinés ! Bref, c’était le plaisir total et absolu de ne pas attendre ni devoir partager le temps et l’espace.

Voilà, j’arrivai à la sortie Sud, ou l’entrée, c’est selon. Dans dix minutes je serai en ville et d’ici trente minutes je verrai débarquer mes élèves en classe.

D’ici-là il y aura eu le café au bistrot, en face de l’école : ce moment-clé qui ouvre la journée, me dessille les yeux et me lave le regard. J’aime cette escale sur le chemin du turbin: odeurs de café, bruits de vaisselle, brouhaha . Je goûte, je hume, j’écoute, je regarde. J’observe : les femmes surtout, c’est normal. J’ai appris à deviner les chagrins repeints au rimmel ; la démarche chaloupée et l’oeil glauque des lendemains qui déchantent ; les yeux rêveurs après l’amour et le foulard qui en masque les traces ; l’haleine à faire pâlir un gousse d’ail du buveur invétéré, le désespoir du solitaire dont la solitude se reflète, plus noire encore, au fond de sa tasse ; les rendez-vous chez le chef qui font trembler les mains et commander une bière. Bref, j’anticipai le plaisir de cette parenthèse caféïnée, de cette leçon accélérée de sociologie accompagnée de la lecture du journal.

Fin de la bretelle de sortie et stop: contrôle de police. Pas de panique et sourire de circonstances: je baissai ma vitre:

– Bonjour Messieurs.

Le sourire est rendu, c’est bon signe.

– Descendez s’il vous plaît. Vos clés je vous prie…

– Voilà, mais…

Je m’attendais aux contrôles habituels: permis, pneus, triangle de panne. Mais la surprise est telle que les mots me manquaient. L’un des pandores dût remarquer mon embarras. Il enchaîna :

– Nous allons laisser votre voiture sur la place de parc que vous apercevez là-bas. Pas de
problème, vous allez la retrouver ce soir. Nous allons vous conduire. Vous allez où ?

Je balbutiai l’adresse de mon école. Il répondit d’un hochement de tête et fit signe à son collègue qui me gratifia d’un grand sourire.

– Si vous voulez bien nous suivre…

Je me retrouvai installé dans le véhicule de patrouille. Le policier souriait toujours et démarra. La voiture était très confortable et presque silencieuse.

Se passèrent alors une ou deux minutes d’un de ces silences pesants qui s’étirent et redonnent au temps une existence épaisse, palpable. Dans ces moments-là, on peut presque toucher le temps qui passe: il est là, lourd, enveloppant, adhésif. Cette impression ne prend corps qu’en de rares moments de la vie: ceux notamment qui précèdent les premiers rendez-vous amoureux, une naissance, un examen, un départ. Dans la vie quotidienne, au contraire, la fin d’un jour, d’un mois même, débarque à l’improviste en nous arrachant tout au plus un “ c’est fou comme le temps passe” désabusé et fataliste.

Enfin, il parla.

– Je ne veux pas être indiscret, mais vous avez l’air surpris et contrarié.

J’explosai:

– Mais enfin, que se passe-t-il ? On n’a plus le droit d’aller tout seul au travail et sans escorte policière ?

– -Sauf votre respect, mon cher monsieur, vous devez débarquer d’une autre planète pour ignorer qu’automobiles et camions roulent alternativement un jour sur deux, et cela depuis deux ans ! Les samedis, dimanche et lundis, il y a une interdiction générale de circuler, urgences médicales et services publics exceptés. Et nous sommes lundi.

– Ah bon, et je fais comment pour aller travailler ?

– Vous n’avez le droit de circuler que jusqu’aux gares ou aux arrêts de bus les plus proches de votre domicile. Je vous rappelle que les transports publics ont triplé leurs cadences et leur capacité en voyageurs et en fret depuis deux ans. Pour le reste, la circulation continue d’être réglée par les anciennes lois avec juste quelques changements dans les sanctions frappant les contrevenants.

– Ah bon ?! et lesquels ?

– -Les amendes ont été supprimées. Les fautes graves entraînent automatiquement un retrait de permis à vie associé à une peine de travail dans les services d’urgences des hôpitaux. Pour les autres infractions, il y a simplement avertissement jusqu’à la troisième récidive. Le permis est alors confisqué, de même que le véhicule qui est revendu au profit de l’état.

– Mais comment…

– Nous arrivons Monsieur. Passez une bonne journée.

Je descendis de la voiture et traversai la chaussée déserte pour rejoindre l’école où mes élèves ne devaient pas tarder à arriver.

Je n’atteignis pas le trottoir qu’une détonation suivie d’un chuintement sinistre m’obligea à m’allonger sur le bitume. Des coups de feu ? mais je rêve ! Je levai la tête: l’école est là, déserte, silencieuse, et les seuls regards que je croise sont ceux des visages grimaçants “tagués” sur les murs entourant l’entrée principale.

Je rampai vers le coin de la rue avec la fébrilité d’un coureur de fond pris par un besoin pressant et qui n’arrive pas à se défaire de son survêtement.

Je parvins au mur salvateur, le corps en nage et le gilet tissé main par Irma en loques.

– Louis, Louis !

Francesca, une ancienne collègue, était là, accroupie.

– Je t’ai vu ramper. Ne reste pas là à te tortiller sur le sol ! Tu vas attraper une balle perdue ou un gros rhume !

Tout en courant, elle m’expliqua en vitesse que les coups de feu étaient le fait d’un échange de tirs entre la police et une bande de brigands qui cherchait à attaquer la réserve d’essence et de gasoil, propriété exclusive de l’Etat et destinée à l’usage des services publics : ambulance, pompiers, police et autres. Le carburant se revendait évidemment à prix d’or auprès de certains particuliers aisés qui n’arrivaient pas à se séparer de leurs anciens véhicules dotés d’un moteur à explosion, d’où l’attrait pour cette manne énergétique et ces attaques devenues assez routinières selon Francesca.

D’autorité elle me prit la main et m’entraîna vers l’entrée d’un immeuble. Nous en ressortîmes par la cour. Quelques ruelles plus loin, nous arrivâmes au domicile de Francesca, sous les combles d’une bâtisse qui devait bien dater de quelques siècles.

Je connaissais Francesca de longue date. D’abord collègue, elle avait quitté l’enseignement pour se lancer dans la décoration florale. Nous n’avions pas pour autant perdu l’habitude de prendre nos pauses dans le même troquet. Au fil des années, à coup de godets éclusés, de repas partagés, nappés de rires et de confidences, nous avions tissé une amitié solide, complice et libre, à consommer à petites doses et sans date de péremption.

– Explique-moi, mais dis-moi ce qui se passe !

– Mais tu débarques ou bien ! ? Qu’est-ce que tu sais déjà ?

– La circulation.

– OK ! fais-toi couler un bain, ça te détendra. Je prépare du café et je t’explique.

J’entendis Francesca s’activer dans la cuisine. Le bain prêt, je m’y plongeai avec soulagement. L’eau, j’aime ça. Tout y est plus léger, même l’angoisse.

Francesca débarqua dans la salle de bain avec deux tasses de café fumant. Elle m’en tendit une, s’assit sur le bord de la baignoire et se mit à parler.

Je l’écoutai raconter la victoire du parti d’en rire aux élections, il y a deux ans et l’adhésion de la Suisse à la nouvelle Fédération Européenne qui remplace la trop bureaucratiques et centralisatrice Union Européenne, désertée par la plupart de ses membres suite à la crise de l’Euro et aux endettements catastrophiques de plusieurs pays dans les années 2010-2020. La nouvelle structure regroupe tous les pays européens sans exception et fait beaucoup plus de place à l’autonomie des régions et à la démocratie locale.

Je la laissai expliquer les changements politiques ainsi que leurs multiples et drastiques conséquences sur notre vie quotidienne …

– Je t’assure, toutes les mesures anti-pollution et le soutien actif aux énergies renouvelables comme le solaire, l’énergie éolienne, le bio gaz, les moteurs au gaz ou à l’hydrogène, la modernisation de l’énergie hydraulique, tout ça a permis de diminuer sérieusement la pollution atmosphérique.

J’encaissai la nouvelle sans broncher avec l’impression que rien ne m’étonnerait plus, que tout était possible. Je balbutiai :

– Ah bon, mais est-ce qu’il y a encore d’autres choses qui ont changé ?

– Mais mon pauvre Louis, tu as du partir deux ans en Amazonie ou sur la lune, et encore,
même en Amazonie, il y a Internet !!

– Laisse tomber, continue…

Je l’écoutai alors s’enthousiasmer pour un système fiscal qui ménageait les petites entreprises et les familles aux revenus moyens et bas tout en taxant beaucoup plus qu’autrefois les hauts revenus, les grosses fortunes et les signes extérieurs de richesse comme les résidences secondaires dépassant le million, les bateaux, les piscines, les véhicules de luxe, les animaux de compagnie et j’en passe. Elle applaudit à l’intensification de la lutte contre l’argent sale et à la taxation des gains en bourse qui avaient permis de dégager de substantiels bénéfices pour l’Etat. La Confédération suisse avait par ailleurs économisé en réformant l’armée, en diminuant les privilèges pour les hauts gradés, en ne gardant que le matériel nécessaire à sa nouvelle mission redéfinie en fonction de nos accords avec les autres pays européens. L’armée se voyait donc surtout assignée à des taches d’aide et de secours à la population ou à des missions de maintien de la paix sous l’égide de l’ONU.

Elle applaudit au nouveau droit pénal qui prévoyait des peines beaucoup plus lourdes pour les crimes avec violences, la pédophilie, le racisme, les infractions graves au code de la route, les atteintes à l’environnement, les abus de pouvoir et le harcèlement sur les lieux de travail.

Elle se réjouit du nouveau système carcéral qui organisait des travaux d’utilité publique à l’intérieur des prisons pour les criminels dangereux et sur des chantiers de montagne ou dans les hôpitaux pour les condamnés à des peines plus légères, ce qui permettait de couvrir les frais d’incarcération tout en misant d’abord sur la réhabilitation. Elle enchaîna sur les naturalisations facilitées , l’aide au développement et continua de me décrire notre pays que je ne reconnaissais plus.

Tout en parlant, elle jouait négligemment avec la mousse du bain et se penchait parfois vers moi comme pour me convaincre de son propos. Les deux charmantes collines qui oscillaient sous son chemisier et devant mon nez me firent perdre le fil de son discours. Je m’enfonçai plus profondément dans la baignoire pour éviter de dévoiler la nature de mes fantasmes que devaient révéler les proportions que prenait lentement mais sûrement mon périscope personnel.

C’est alors que je vis Francesca s’estomper dans une brume de plus en en plus dense. Je tendis les mains vers elle, Je criai…

J’entendis des voix. J’ouvrai un œil et vis des blouses blanches et vertes d’où émergeait le visage d’Irma.

– -Louis, Louis ! réveille-toi !

Une tronche moustachue émergeant d’une blouse blanche prit la parole :

– Monsieur Ravoire, Monsieur Louis Ravoire !

– Ouais… c’est moi. Je suis où s’il vous plaît ?

– Vous êtes à l’hôpital. Vous avez eu un accident de voiture, tout à l’heure, sur l’autoroute. Vous étiez dans le coma. Nous avons du vous opérer. Vous sortez de salle d’opération.

– Ah bon, et qu’est-ce que j’ai…?

– Un traumatisme crânien sans gravité mais qui vous a causé un coma d’environ 24 heures. Vous avez aussi une double fracture du tibia et une fracture ouverte du fémur. C’est la raison pour laquelle nous vous avons mis en extension.

– Ah bon …

– Vous pouvez vous rendormir maintenant. Tout va bien. Vous êtes en de bonnes mains.

J’entendis la même voix, qui s’adressait à Irma.

– Vous pouvez rentrer chez vous Madame, Il ne risque plus rien. S’en sortir comme çà après une collision arrière et deux tonneaux, ça tient du miracle. En plus, il ne se rappellera probablement rien de l’accident. Cette amnésie circonstancielle lui évitera probablement tout souvenir traumatisant. Pour lui tout ça ne restera qu’une parenthèse.

Le jour s’achevait. Au bas des montagnes, la nuit commençait à repeindre en gris les couleurs de l’automne. En ville, les gaz des voitures chassaient les odeurs de molasse, de feuilles mortes, d’eau bénite et de schnaps qui entourent la cathédrale. Dans les banlieues, le béton ne sentait rien. Sur l’autoroute s’étirait le long serpent des pendulaires de retour du turbin et en route pour la becquetée du soir.

Toute cette histoire pourrait se terminer ici. Le mot “FIN” surgirait en travelling arrière pour venir s’immobiliser sur une vue panoramique et crépusculaire de l’autoroute….

Que nenni ! Bien au contraire : c’est ici que tout commence…