Printemps 2017 : la Guyane fait une brutale irruption dans l’actualité française. Criminalité, saturation des écoles et des hôpitaux, chômage, coût de la vie, bidonvilles, etc. : les indicateurs sont au rouge.

Au littoral, urbanisé et longé par la seule route de Guyane, s’oppose l’Intérieur, vaste étendue de forêt qui couvre les 9/10èmes du territoire. Sémhur/Wikimedia Commons, CC BY-ND

Rien de nouveau, pourtant. Ainsi, en matière de santé, on dénonce pêle-mêle des tragédies qui ont choqué l’opinion au cours des derniers mois : les décès par infection de cinq prématurés à l’hôpital de Cayenne comme des problèmes au long cours tels que la pénurie de personnel et de plateau technique ou encore les deux jours de pirogue parfois nécessaires pour accéder à un hôpital.

Mais il est un autre enjeu dont on parle peu, alors même qu’il exacerbe les précédents. Ce sont les discriminations racistes dans l’accès aux soins. Certes, elles sont peu visibles et ceux qu’elles affectent n’ont guère accès à la parole publique.

Dans l’Intérieur, on se déplace en pirogue, y compris pour se rendre à l’hôpital. Dennis Lamaison, Author provided

Trop d’étrangers ?

Certaines de ces discriminations ciblent les étrangers, dont la forte présence est un autre marqueur distinctif de la Guyane. C’est qu’en dépit de ses indicateurs alarmants au niveau national, celle-ci est un îlot de richesse dans son aire géographique, attirant des immigrés toujours plus nombreux depuis la départementalisation (1946).

Aujourd’hui, plus d’un habitant sur trois est étranger et on entend beaucoup dire – jusque dans la rhétorique politique – que la « déferlante migratoire » est la cause première du décrochage socio-économique. Ces discours sont d’ailleurs si banals que les discriminations auxquelles ils conduisent parfois sont à peine voilées.

Des manifestants brandissent le drapeau de la Guyane durant la grève générale du 28 mars, à Cayenne. Jody Amiet/AFP

Ainsi, des agents des guichets de la couverture maladie imposent aux étrangers des conditions d’ouverture des droits (en termes d’ancienneté de résidence par exemple) plus sévères que ne le requiert la loi : ne pas les inscrire dans les fichiers de l’assurance maladie et de l’aide médicale pour freiner leur ancrage sur le territoire. Certes, de telles pratiques s’observent aussi en France métropolitaine, au nom des mêmes arguments, mais elles y sont moins ouvertement affichées : il serait légitime d’adapter la règle nationale à la situation « particulière » de la Guyane.

Catégorisations ethniques

Mais les étrangers ne sont pas les seuls discriminés. Le sont également des membres de minorités ethniques, français ou non. En effet, une autre particularité de la Guyane est l’usage banal et quotidien de catégories ethniques. Instauré dès les premiers temps de la colonie esclavagiste, il s’est maintenu sans s’embarrasser des complexes qu’on lui connaît en Métropole.

Étrangers et minorités ethniques subissent des discriminations dans l’accès aux soins. Dennis Lamaison, Author provided

On est créole, noir marron, amérindien, hmong, chinois, ou encore métropolitain. Et, bien entendu, chaque catégorie charrie son lot de connotations comportementales – « les Noirs Marrons sont de grands enfants, les Hmongs sont disciplinés, les Amérindiens boivent leur RMI, etc. » Cependant, ces connotations ne sont pas fixées une fois pour toutes. Leur contenu se modifie subtilement selon l’étiquette ethnique de celui qui les énonce – à l’image du Bambara, dont les caractéristiques changent selon l’identité de celui qui le désigne. C’est que la désignation a une fonction, elle sert à justifier des rapports sociaux, et notamment des rapports de pouvoir.

Le cas des Noirs Marrons de Saint-Laurent-du-Maroni, seconde ville de Guyane, en est révélateur. Ils représentent la majorité des habitants de la ville, et donc des usagers du système de soins, tandis que les professionnels de l’accès aux soins sont principalement créoles ou métropolitains. Quand ces professionnels cherchent à décrire les comportements de leurs usagers, ils se réfèrent volontiers à « l’histoire des Noirs Marrons ». Aux XVIIIe et XIXe siècles, des esclaves s’échappent des plantations et se réfugient dans la forêt tropicale, où ils créent des communautés qui, pendant près de deux siècles, vont se tenir plus ou moins à l’écart de la société guyanaise du littoral. Ce n’est qu’en 1969, quand l’immense territoire qui les abrite est intégré au département guyanais, qu’ils se voient offrir la nationalité française et l’accès aux services publics comme l’éducation et les soins.

C’est ce caractère récent de leur accession à la citoyenneté française que les professionnels soulignent volontiers pour expliquer leurs difficultés d’accès aux soins : ils ne seraient pas encore rodés au mode de vie occidental. Mais ce fondement historique se nuance selon l’identité du locuteur.

«Nous» et «eux»

Ainsi, certains professionnels créoles insistent sur l’absence de mérite des Noirs Marrons qui n’ont eu qu’à « sortir de leur forêt » pour bénéficier des prestations socio-sanitaires. Ils leur opposent leur propre position, celle des « contribuables de la Guyane » qui paient pour ces prestations. Ces discours justifient à l’occasion des pratiques discriminatoires telles que des refus d’assister des Noirs Marrons dans leurs démarches d’accès aux soins.

Ces discours se comprennent mieux à la lumière d’une autre histoire, celle des Créoles, dont l’accès aux droits sociaux a été très progressif, au terme d’une occidentalisation qui commence avec la mise en esclavage, se poursuit avec la libération et l’obtention de la citoyenneté française (1848), puis la lente prise du pouvoir politique et économique local, à la faveur notamment de la départementalisation (1946) et de la décentralisation (1982). Aujourd’hui, cette position dominante chèrement acquise se voit fragilisée par les Noirs Marrons qui accèdent aux mêmes droits sociaux qu’eux et deviennent les plus nombreux dans l’Ouest guyanais.

Dans une société marquée par de fortes inégalités de revenus et un coût de la vie élevé (+45 % pour les produits alimentaires), l’accès aux minima sociaux (RSA, CMU, AME, etc.) peut être crucial. Or, de multiples dysfonctionnements administratifs entravent l’accès à ces droits. Dennis Lamaison, Author provided

Quant aux professionnels métropolitains, mes enquêtes de terrain montrent qu’ils tendent à insister plutôt sur les « différences culturelles » de ces « nouveaux citoyens ». Par exemple, leur façon « traditionnelle » de transmettre l’information (on observe sans poser de question) et leur vie « au jour le jour » expliqueraient leur incapacité à demander une couverture maladie avant tout besoin de soins. Or cette posture culturaliste peut s’avérer discriminatoire, notamment quand elle occulte certains dysfonctionnements du système de soins pourtant responsables de difficultés d’accès aux soins (comme la rareté des guichets de la couverture maladie dans l’Intérieur).

Cette tendance des Métropolitains à souligner les différences culturelles se comprend mieux si l’on considère leur position sur cette scène de l’accès aux soins. Souvent fraîchement diplômés et présents en Guyane pour quelques mois seulement, ils se déclarent volontiers fascinés par l’exotisme culturel de ce morceau de France en Outre-Mer.

Or, ces discriminations racistes et culturalistes amplifient les ratés du système de soins que déplorent les manifestants du printemps 2017. Étrangers et Noirs Marrons sont en effet les premières victimes des dysfonctionnements administratifs (par leur statut socio-économique précaire) et des obstacles spatiaux (en vivant dans l’Intérieur). Cet emboîtement des inégalités racistes, économiques et territoriales n’a du reste rien de fortuit, il est le produit de siècles d’histoire guyanaise.

Estelle Carde, Professor of Sociology of Health, Université de Montréal

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

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