Un étrange parallèle peut être établi entre le destin de Frankenstein et celui de l’homo oeconomicus. Aujourd’hui, certains partisans de ce monstre économique cherchent à en reprendre le contrôle.

Selon une opinion largement répandue, la publication, en 1776, de la Richesse des Nations par Adam Smith, le philosophe moraliste de Glasgow, marque la naissance de l’économie en tant que champ autonome de réflexion et de recherche. En réalité, il faudra attendre encore presque deux siècles pour que le sacre de la science économique soit entier. En effet, c’est seulement en 1969 que la Banque de Suède érige, sur le modèle des autres Prix Nobel créés en 1901, un Prix en sciences économiques. Elle justifie cette décision par le fait que, désormais, l’économie a atteint un niveau de formalisation suffisant pour lever les derniers doutes sur son caractère de science.

Les objets et les méthodes de l’économie ne se cristallisent donc que très progressivement. Schématiquement, d’un côté, il y a la constitution, parachevée par les travaux de Keynes, de l’économie nationale en objet de la macro-économie, de l’autre, il y a pour la micro-économie l’élaboration d’un modèle anthropologique élégamment formalisable. Ce modèle est largement connu sous le nom de l’homo oeconomicus.

Donner vie au monstre

La contribution de Vilfredo Pareto (1848– 1923) est décisive ; c’est lui qui donne au terme homo oeconomicus – apparemment emprunté à son contemporain Maffeo Pantaleoni – un contenu suffisamment clair pour l’identifier au modèle anthropologique sur lequel prendra appui l’essor ultérieur de l’appareil formel de la micro-économie. Alors qu’il rédige le Manuel d’économie politique (1906, en italien), Pareto enseigne à Lausanne, mais ses préoccupations sont plus larges que l’économie théorique au sens contemporain. Ainsi, il s’intéresse au rapport entre l’économique et le social. Cela est évident dans la manière dont il pose les jalons méthodologiques de l’homo oeconomicus. Il écrit notamment : « Le corps concret comprend le corps chimique, le corps mécanique, le corps géométrique, etc. ;

l’homme réel comprend l’homo oeconomicus, l’homo ethicus, l’homo religiosus, etc. En somme, considérer ces différents corps, ces diffé- rents hommes, revient à considérer les différentes propriétés du corps réel, de cet homme réel, et ne tend qu’à découper en tranches la matière à étudier. » Plus loin, Pareto anticipe la critique de la démarche par abstraction – qu’il dit d’ailleurs être un acte arbitraire (sic !) – qui extrait au risque de mutiler l’unité organique de l’être humain : « On se trompe donc lourdement quand on accuse celui qui étudie les actions économiques – ou l’homo oeconomicus – de négliger, ou même de dédaigner les actions morales, religieuses, etc., – c’est-à-dire l’homo ethicus, l’homo religiosus, etc. ; autant vaudrait dire que la géométrie néglige, dédaigne les propriétés chimiques des corps, leurs propriétés physiques, etc. ».

En toute logique donc, selon les préceptes de Pareto, au temps de l’étude en laboratoire de la « tranche économique » devait succé- der le travail de recomposition de l’homme intégral, procédant à la réinsertion de la portion extraite dans son contexte organique : « Quand on revient de l’abstrait au concret, il faut à nouveau réunir les parties, qu’on avait séparées pour les mieux étudier », avertit Pareto. Le maître, toutefois, ne dit ni comment ce travail devrait être conduit, ni – surtout – à qui il incombe. En effet, une fois l’acte d’extraction et d’abs- traction réalisé, la micro-économie s’empare du résultat et, à coups de modélisation, en fait son objet. A l’évidence, elle laisse ainsi la tâche de recomposition en dehors du cahier des charges qu’elle s’est donné. Or, sans le travail de recomposition et de consolidation, le rapport est définitivement rom- pu entre la réalité anthropologique et le modèle de l’homo oeconomicus, qui évolue désormais selon sa propre trajectoire.

Hors de tout contrôle

C’est exactement là que s’impose l’analogie avec le personnage de Mary Shelley. A l’ins- tar du monstre de Frankenstein, dans la deuxième moitié du XXe siècle, ce qui n’était encore hier qu’un modèle devient réalité sociale. L’étincelle de vie insufflée au modèle le transforme en créature autonome. Cette dernière s’empresse de quitter l’atelier, devient « millions » et se répend urbi et orbi.

Comment cela a-t-il été possible ? Pour qu’un amoncellement sans vie de traits humains, prélevés au scalpel en vue d’être conservés dans le formol, prenne vie, il faut le doter d’une règle de comportement propre. Une création à la Frankenstein, qui hypertrophie certains comportements humains au détriment de tous les autres, est un tour de passe-passe ingénieux que l’on doit aux vulgarisateurs et aux successeurs de Pareto. La véritable nature humaine, la règle de vie instinctive, ne serait-elle pas celle du maximisateur égoïste et froidement rationnel de son utilité, ou d’ophélimité selon la terminologie de Pareto ? Cette proposition a une force de conviction redoutable. Elle perce, en les dénonçant, tous les blindages moraux et culturels, puis- qu’elle affirme que le jeu du libre marché libère la véritable nature humaine des corsets ancestraux de religion, de morale ou de culture. L’homo oeconomicus apparaît ainsi comme l’expression chimiquement la plus pure de la nature humaine. Ce message – implicite dans tous les cours d’initiation à l’économie – relayé par des appels à l’introspection, finit par convaincre à force de répétition et s’installe dans la conscience collective. Les jeunes générations découvrent les unes après les autres le gisement de l’égoïsme qu’elles s’empressent d’exploiter comme les y encourage le discours de libéralisme économique dominant dans l’espace public. En conséquence, au cours des dernières décennies du XXe siècle, la démographie de l’homo oeconomicus explose ; l’espèce conquiert de nouveau territoires de l’espace social, dans la foulée du « tout au marché ». En 1987, par l’entremise de Gordon Gekko, magistralement mis en scène dans le film Wall Street, l’homo oeconomicus s’impose comme le héros et devient le modèle à suivre. Gekko, incarné par Michael Dougals, répète sur plusieurs registres « Geed is good » (la cupidité est bonne). Le film et le message deviennent cultes pour la (première) génération de golden boys, dont certains sont aujourd’hui devenus des golden pappys.

Jusqu’en 2007 l’espèce était en nette progression. La crise tempère les tendances. C’est ainsi qu’en 2008, Michael Douglas tentait publiquement, dans un clip pour le FBI, de reprendre le contrôle sur Gordon Gekko – son Frankenstien à lui – en rappelant, 30 ans et une crise financière plus tard, qu’il ne s’agissait que d’un personnage de fiction et que la cupidité, laissée hors de tout contrôle, est plus souvent dangereuse que vertueuse. Au fil des ans, particulièrement depuis 2007, les sources éthiques de la crise apparaissent de plus en plus clairement, intensi- fiant quelque peu la course poursuite au trousses de Frankenstein/homo oeconomicus. Le contexte change, mais très, très lentement : des spécimens de plus en plus nom- breux font – certains publiquement – le travail de recomposition, mentionné par Pareto, au niveau de leur personne. Ils dé- voilent au grand jour l’impasse humaine et l’aporie de l’homo oeconomicus. Certaines écoles et universités – l’Université de Fribourg en fait-elle partie ? – réorientent le contenu des enseignements d’économie et les enrichissent d’épistémologie et de philosophie. Dans les entreprises, les incitations deviennent moins agressives ne serait-ce que pour atténuer les risques systémiques. Enfin, des chercheurs – surtout des sociologues ou anthropologues, accompagnés de quelques économistes – s’attèlent au travail ingrat de recomposition, largement laissé en friche par les économistes, même si certains d’entre eux toutefois, accompagnés par des psychologues, scrutent les comportements et les motivations de l’homme réel, c’est le cas de l’économie expérimentale ou comportementale qui en sont à leurs balbutiements. En effet, il s’agit pour l’instant de recherches qui restent sans effet sur la manière dont les modèles enseignés aux larges publics abordent la question anthropologique. Il s’ensuit que huit ans après la crise, le monstre recommence à hanter nos sociétés et à y proliférer, comme si la crise n’avait pas eu lieu. Il en sera ainsi aussi longtemps que le monde de l’entreprise et les centres de formation continueront à se voiler la face – et ignorer ainsi l’urgence – en donnant à l’homo oeconomicus la préséance sur l’homo humanus.

L’auteur, Paul H. Dembinski, est professeur associé au Département de management et membre du Directoire de l’Institut interdisciplinaire d’éthique et de droits de l’homme.  Contact: pawel.dembinski@unifr.ch

Cet article est paru dans la revue Universitas.