Chapitre 12: Enfin …!

L’interrogatoire de Yann ne donna aucun résultat. Sans son cousin, sans son mentor et privé de tout point de repère, Yann ne répondait à aucune question si ce n’est par des propos incohérents où il était question de diables qui avaient tué sa maman, de bruits qu’il détestait, de vases en verre qu’il n’avait pu achever. Sinon, il restait prostré de longues heures sans rien dire. Après quelques jours, Luca, avec l’accord de son chef et du juge, décida de le renvoyer en France où il fut placé en hôpital psychiatrique.

Il s’entretint par contre en détails avec Pierre sur sa captivité, l’attitude et les éventuelles raisons évoquées par Devantou pour justifier ses actes. C’est Pierre, apprenant la date exacte du crash du vol Lyon-majorque, qui eut une illumination.

– C’est pas vrai ! ce fou s’est trompé de date

– Comment ça, ils s’est trompé ?

– Mais oui. Regardez. Nous avons tous les trois réservé un vol pour Majorque, le 14.02 15 et le crash dans lequel a péri sa famille a eu lieu le 15.02.14. Ce con a du mijoter sa vengeance plusieurs mois et finalement, il s’est simplement planté dans des dates qui ont les mêmes chiffres mais pas au même endroit !

– Vous avez raison. Ce doit être ça. Deux morts, une tentative de meurtre et trois enlèvements pour vous punir, d’abord de quelque chose dont ils ne pouvaient pas être responsables mais en plus qui, même en suivant son raisonnement tordu, ne pouvait leur être imputé d’aucune manière ! quel gâchis !

– A qui le dites-vous ! Raison de plus pour l’appréhender le plus tôt possible. S’il est capable de telles erreurs, d’une telle distraction et surtout, de se convaincre qu’il est dans son bon droit, il risque d’en commettre d’autres qui le feront réapparaître sur les radars d’une police ou d’une autre.

– Prions pour que ce soit le cas.

– Je ne prie pas tellement, mais dans ce cas, je veux bien essayer. Ce qui est sûr, c’est que je voudrais pouvoir lui annoncer personellement qu’il a commis tous ces méfaits pour rien et que le châtiment que la justice des hommes lui infligera n’est rien en comparaison de ce que ce diable qu’il voit partout lui réservera.

Luca informa immédiatement Hanspeter et Lucien. Ce dernier était arrivé à la même conclusion en s’entretenant avec Alicia. Josepa, contacté par téléphone, confirma les dires de ses amis. Il restait à appréhender Jean-Rodolphe Devantou où qu’il se trouve. Et ça, ce n’était pas gagné d’avance…

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Presque deux mois passèrent. L’odeur du foin coupé embauma à quelques semaines d’intervalles les environs de Chiavari puis les champs de Sapinhaut où Josepa avait rejoint Alicia dès son retour de Barcelone où elle commençait à étouffer dans l’appartement de ses parents, couverte d’amour parental, choyée, nourrie, blanchie mais interdite de sortie tant ses parents, au courant de l’évasion du ravisseur de leur fille, craignaient pour sa sécurité.

Finalement, l’argument économique fut décisif. Les parents de Josepa n’avaient que leur maigre retraite pour subvenir à leurs besoins et à ceux de leur fille. Après son enlèvement, le salaire de Josepa avait été versé quelques mois et les virements réguliers qu’elle faisait déjà auparavant à ses parents avaient continué pendant ce laps de temps. Puis tout s’était arrêté. Elle avait déjà retiré le peu d’économies qu’elle avait en arrivant à Barcelone. Il lui fallait donc retrouver du travail et un revenu régulier. Quant aux éventuelles indemnités dues à son enlèvement, il faudrait attendre la conclusion du procès de son ravisseur.

Elle décida donc de revenir en Suisse. Avec une bonne recommandation de l’hôpital de Fribourg, elle fut engagée à celui de Martigny, ce qui lui permettait de répondre positivement à l’invitation d’Alicia. Cette dernière avait en effet demandé à Josepa, la seule personne dont elle se sentait assez proche pour partager sa vie, de venir la rejoindre en Valais.

Depuis maintenant deux mois, les deux femmes, cohabitaient dans la maison d’Alicia dont les parents étaient repartis chez eux. Les visites de la mère de Matteo, qui n’affichait que peu d’enthousiasme à la présence de Josepa dans la maison de son fils, s’espaçaient de plus en plus.

Les deux amies goûtaient à ce calme retrouvé et cherchaient un équilibre dans cette vie commune qui ressemblait beaucoup plus à la cohabitation de deux sœurs très proches qu’à une vie de couple, même si parfois, elles comblaient ensemble un besoin de tendresse qu’elles n’arrivaient pas encore à chercher avec un autre homme que Matteo, Ali, ou même Pierre durant ces circonstances particulière.

En effet, le souvenir lumineux de leurs deux compagnons éclipsaient encore tous les autres hommes et la seule intimité possible pour ces deux femmes marquées par la même épreuve restait pour l’instant la leur.

Alicia avait repris son travail de vendeuse dans la boutique de Sion où sa patronne l’avait accueillie à bras ouverts. Elle mangeait parfois avec sa copine Odette qui l’avait hébergée et soutenue juste après la mort de Matteo. Josepa s’était bien acclimatée à son nouveau travail et se plaisait à Martigny dont elle appréciait à la fois le calme mais aussi la richesse d’une vie culturelle et sociale étonnante pour ce qui apparaissait à Josepa, après Barcelone et même Fribourg, comme une modeste bourgade.

A Chiavari, Pierre ne s’était contenté que d’une semaine de vacances, toujours sous protection policière, avec Ornella dans la campagne toscane pour se remettre de ses émotions et se préparer à reprendre son cabinet. On avait vu défiler pas moins de 8 remplaçants en quelques mois, pour la plupart de jeunes médecins en fin de formation, envoyés par l’hôpital de Gênes pour maintenir ouvert ce cabinet de pédiatrie et éviter que les familles de Chiavari et de la région n’encombrent les urgences des hôpitaux, les autres médecins du coin étant déjà surchargés.

Pierre avait gardé le dernier remplaçant avec lui : Paolo, un jeune originaire de Bergame, en Lombardie, compétent et enthousiaste, avec qui Pierre se sentait prêt à collaborer à long terme. Le fait de partager ce cabinet diminuerait les revenus de Pierre mais permettrait aussi de mieux faire face à la demande, de garder du temps pour lui et pour Ornella tout en continuant à assumer, parallèlement aux patients réguliers, les soins aux immigrés et aux clandestins qui tenaient tant à cœur à Pierre et avant lui, à son mentor le Vieux Salvatore Cencini.

Une nouvelle inattendue allait bientôt bouleverser son quotidien et celui d’Ornella. Alors que ni l’un ni l’autre ne l’espérait plus, Ornella s’était retrouvé enceinte, à peine deux mois après le retour de Pierre. A cette nouvelle, Pierre se félicita d’avoir eu la clairvoyance de proposer à Paolo de le prendre comme associé : décider de partager le travail et les responsabilités avec un confrère constituait une décision encore plus judicieuse au vu de sa future paternité.

Contrairement aux deux jeunes femmes qui avaient refusé les offres de soutien psychologique et comptaient plus l’une sur l’autre pour se « décabosser » de cette épreuve et digérer tant bien que mal leur captivité, Pierre et son épouse avaient décidé d’entreprendre des démarches séparées en vue d’évacuer et de surmonter cette période. Chacun s’était donc trouvé, après de nombreuses recherches pour écarter ceux qui ne leur convenaient pas, deux psychologues chez qui ils pouvaient déverser tous leurs souvenirs, évacuer ou au moins gérer sainement, peu à peu, les réminiscences traumatisantes de cette période cauchemardesque.

Ils n’en parlaient donc jamais ensemble, préférant se focaliser sur l’avenir et la construction de leur nouvelle vie de famille. Cette manière de faire s’avéra efficace pour chacun mais aussi pour le couple qu’ils formaient, plus uni que jamais.

Pierre avait expliqué sa démarche dans une longue lettre à Josepa et Alicia qui comprirent bien et acceptèrent sans regret que pour quelques temps, quelques années peut-être, il ne désirait pas reprendre contact avec elles même s’il garderait toujours le souvenir de leur amitié et de ces moments où leur proximité et leur respect mutuel avait permis à chacun de tenir le coup au quotidien et d’espérer.

Bref, la vie normale, quotidienne, avec ses grandes joies, ses petits soucis, ses contraintes et ses libertés reprenait ses droits, autant à Chiavari qu’à Sapinhaut.

( à suivre)