Chapitre 9: ratés de peu ( suite)

Les trois restèrent sans voix. Oui, c’est vrai, ils avaient tous fait un voyage dans les Baléares le 14 février 2015 et avaient effectivement réservé leur vol par internet. Par contre, ils n’avaient aucun souvenir que le vol suivant se soit écrasé en mer. Ils auraient du en entendre parler alors qu’ils étaient en vacances. Malgré l’insouciance des vacances, chaque couple se tenait au courant de l’actualité. Pierre dit aux filles que ce crash lui rappelait quelque chose mais il était sûr qu’il n’avait pas eu lieu à ce moment-là. Mais il conclut en affirmant que dans l’immédiat cela importait peu puisque leur ravisseur était persuadé de ce qu’il disait et n’entrait pas en matière pour une quelconque explication de leur part. Il fallait, vraiment, qu’ils trouvent un moyen de s’échapper avant que le délai fatal n’expire. Pierre insista :

– Ce type est fou à lier. Inutile d’essayer de le convaincre de quoique ce soit. Le pire c’est qu’il justifie ses actes en les faisant cautionner par une soi-disant volonté divine.

Josepa acquiesça et ajouta :

– Ces gens-là je les connais. Entre ma famille et celle de mon mari, nous avons des racines dans les trois grandes religions monothéistes : le christianisme, l’islam et le judaïsme. J’ai même des grands-parents qui étaient des athées militants. Donc, j’ai une certaine expérience de ce que peuvent être les croyances et les idéologies. Il y a certes des aspects bienveillants des religions, rassurants, prônant l’amour du prochain, le respect de tout être humain, l’envie de donner un sens à la vie, un cadre moral à nos conduites et une espérance d’un au-delà heureux dont la définition diffère selon les religions. Il y a plein de gens très croyants qui sont pétris de bon sens, ouverts, tolérants, calmes, doux et accueillants, mais ce sont les autres qu’on entend surtout. Ceux qui ont l’esprit conquérant, missionnaire et borné, et borné au centimètre, bien plus serré que n’importe quelle route nationale !

Ces prêcheurs obtus sont convaincus de détenir la seule vérité et de l’utilité d’un prosélytisme actif, voire agressif. Ces gens-là voient le diable partout : dans les autres religions, chez les athées, dans la musique, l’habillement, les arts, la musique, les contes, les guérisseurs et j’en passe sans jamais réaliser que le vrai diable, c’est la capacité de l’humain à faire du mal à ses semblables. Le diable n’est pas chez les sorcières que les chrétiens ont brûlé ou chez les faiseurs de secrets ou les shamann amazoniens ou sibériens, il est dans la tête des gens ! !

Les discours et les prêches proférés par ces psychorigides fanatisés sont vraiment pervers, peuvent s’avérer catastrophiques et faire d’infinis dégâts dans les têtes fragiles et influençables. Les paumés, les désespérés, les solitaires et tous ceux qui ont absolument besoin d’être admis, aimés, admirés et de faire partie d’un groupe peuvent devenir des zélateurs ultra violents de n’importe quelle croyance, juste pour se faire admettre et prouver qu’ils sont de bonnes recrues.

Mais pour qu’ils deviennent ainsi, il faut un terrain : l’absence de sens donné à la vie, la misère et la détresse sociales ou psychologiques. Pour que les gens se fanatisent, il y a d’abord l’habileté de tous ces dangereux fêlés de la cafetière à repérer les paumés à recruter.

A quelque part, ce mec qui nous détient est pareil aux terroristes qui mitraillent une terrasse de café, qui décapitent ceux qu’ils considèrent comme des mécréants. Les extrémistes islamistes n’ont pas l’exclusivité de ce genre de pratique : les inquisiteurs étaient chrétiens tout comme les dictateurs Franco, Pinochet, Videla ou le tueur norvégien Breivikh. Même certains courants de pensée laïcs, comme le nationalisme, le communisme à la sauce khmers rouges ou nord coréen par exemple, ont aussi produit des individus de cet acabit : des adeptes fanatisés et cruels incapables de penser par eux-mêmes..

Moi je ne vois pas d’issue. Tant que le leitmotiv, le trend comme ils disent, de nos sociétés occidentales surtout, sera de chercher le bonheur uniquement en tentant de faire du fric, on ne résoudra rien.

Quand vous pensez que moins de 100 personnes parmi les plus riches de la planète possèdent plus que trois milliards d’êtres humains parmi les plus pauvres, comment voulez-vous que l’on n’ait pas un vivier inépuisable de désespérés, partout dans le monde, qui, plutôt que de s’indigner et d’être solidaires, sont prêts à tout pour retrouver un peu d’espoir, de sens à leur vie ou bêtement une aumône, quitte à se laisser avoir ou acheter par ces discours pervers et trompeurs, qu’ils soient religieux, racistes ou nationalistes.

Mais rassurez-vous, je ne veux pas faire la révolution. Mes grands-parents ont vécu l’autogestion et l’espoir libertaire en Catalogne avant la guerre civile, mais on sait comment ça a fini. Je sais aussi que la violence gratuite a malheureusement existé aussi, sans proportion avec celle des fascistes mais quand même un peu, chez ceux que je considère comme des gentils dans ce conflit. Et depuis, ce genre de situation s’est répétée des centaines de fois dans le monde. Alors, prendre les armes, non merci !

Et je pourrais continuer sur les système éducatif qui calibrent la réussite en fonction d’impératifs de rendement, en occultant complètement l’éducation à la créativité, à l’autonomie, à l’esprit critique, au libre arbitre et à la capacité d’adaptation dont nos enfants auront besoin pour un monde qui change tellement plus vite que l’école.

S‘ils sont créatifs, critiques, adaptables, ils seront aussi plus indépendants pour refuser les pièges que leur tendent tous ces intégristes et idéologues à la mords-moi-le-nœud qui sèment la haine pour soi-disant aider ces jeunes paumés à sortir de leur condition misérable, qu’on la définisse de manière économique, émotionnelle, affective ou spirituelle.

Moi ce que je demande, c’est juste un monde sans violence,sans haine et sans misère. Je veux juste vivre décemment, être libre et si possible heureuse. Et je suis sûre que pour la majorité des gens, c’est la même chose. Et le pire, c’est qu’avec un minimum de bienveillance, de bon sens et de solidarité ce serait possible !! Alors, des connards comme ceux dont je vous ai parlé et maintenant en premier lieu celui qui nous détient, bordel !! je voudrais simplement les voir tous disparaître !!

– Ben dis-donc Josepa, je ne te connaissais pas cette passion et cette rage. Mais pour le moment, calme-toi, dit doucement Alicia. Je sais que ça fait du bien de sortir de nos gonds par moments et de vomir sa colère, mais pour l’instant il nous faut garder la tête froide et toute notre énergie pour trouver le moyen de sortir d’ici ! N’est-ce pas docteur ?

– J’approuve et je prescris à chacun de nous une dose régulière de repos, quelques doses d’humour s’il vous en reste et un énorme bol d’espoir à avaler dans l’instant avant d’aller dormir et rêver que nous sommes ailleurs ! C’est la seule et la meilleure chose que nous pouvons faire pour l’instant.

(à suivre)