Chapitre 9:  Ratés de peu ( suite)

Il devait être 8 heures du matin. Alicia émergea la première. Dans un demi sommeil, elle crut d’abord qu’elle rêvait. La pièce avait changé. Elle n’était plus carrée mais rectangulaire et les gros moellons de pierres avaient fait place à des parois et un plafond boisés. Les lits dans lesquels dormaient encore Pierre et Josepa se trouvaient dans le fond de la pièce, dans les deux coins, accolés aux parois. Celui d’Alicia, également disposé dans un coin, faisait face à une large porte de chêne qu’elle tenta, en vain, d’ouvrir. Une plus petite porte en pin se trouvait à environ un mètre de ce qui devait être la porte d’entrée. Elle appuya sur la poignée et la porte s’ouvrit sur un cabinet de toilettes flanqué d’une petite cabine de douche. Elle se soulagea, tira la chasse et revint dans la pièce. Elle ne distingua aucun autre mobilier que les lits aux pieds desquels trônaient 3 chaises rustiques. A droite de la porte, une fenêtre à barreaux laissait entrevoir une forêt de sapins et de mélèzes et un pan de montagne.

Josepa se réveilla ensuite, suivie de peu par Pierre. Alicia s’adressa à eux :

– Je ne comprends rien : je me rappelle avoir mangé la soupe, le pain et le fromage lä où nous étions avant et je me réveille dans cet endroit. Vous comprenez quelque chose ? Est-ce que je rêve encore ?

– Non ma chère, articula Pierre, tu ne rêves pas. Il nous a certainement drogués puis emmenés jusqu’ici. Et à voir la luminosité extérieure et l’heure qu’il est, nous avons dû voyager toute la nuit. Par contre, je ne sais pas du tout où nous sommes. A voir la végétation que j’aperçois par la fenêtre, nous sommes vraisemblablement dans les Alpes. Pour les Pyrénées, il n’aurait pas eu le temps de faire ce trajet depuis hier soir. Nous avons fini de manger vers 22 h et je me rappelle que j’ai eu très sommeil et me suis couché avant vous. Exact ?

– Oui, ajouta Josepa, c’est exact et nous t’avons suivi de peu. Nous avons continué à discuter quelques instants mais nous avions toutes les deux les paupières trop lourdes pour continuer. Après, je ne me rappelle de rien. Bon, à voir ce qui nous entoure, je pourrais résumer en disant que c’est un poil plus spartiate que notre dernier hôtel. Espérons que la nourriture ne sera pas à l’image de la pièce sinon, ça risque d’être un peu frugal pour moi et je vais devoir en référer à la direction.

– Je vois que tu as gardé ton sens de l’humour. C’est bon signe, répondit Pierre, parce que ce que je constate, c’est que si nous sommes ici, notre ravisseur a dû être repéré. Et ça, c’est bien pour nous à moins que cet endroit ne soit encore plus difficile à trouver que le précédent et que la pression rende ce mec encore plus cinglé et mauvais qu’il ne l’est déjà. L’idée des bouteilles a peut-être servi à quelque chose à moins qu’un autre événements ne l’ait perturbé. En plus, nous n’avons même plus la TV et il est donc impossible pour le moment de savoir ce qui se passe dans le monde extérieur et ….

Pierre fut interrompu par la porte qui s’ouvrait. Yann et Jean-Rodolphe apparurent côte à côte dans l’encadrure. Ils avaient les deux les traits tirés, le teint pâle et les yeux cernés par le manque de sommeil. Ils n’affichaient plus les sourires narquois ou l’indifférence bienveillante qu’ils adoptaient quand ils leur rendaient visite dans leur précédente prison. Yann tenait un fusil de chasse pointé sur les occupants de la chambre. Jean-Rodolphe soupira puis prit la parole :

– Des événements imprévus m’ont contraint à déménager et à vous transférer ici. Les règles sont les mêmes qu’auparavant : vous serez nourris et je vous fournirai ce qu’il faut pour votre hygiène personnel. Votre linge sera lavé et vos détritus évacués mais vous n’aurez plus droit à d’autres contenants que les assiettes et les verres de la maison. Vos poubelles seront fouillées et il ne vaut même pas la peine de penser à faire passer ne serait-ce qu’une bribe de message à l’extérieur. Il n’y aura plus de télévision ni de journaux. Si vous voulez lire, j’ai trois bibles à votre disposition. Quant à votre comportement ici, il ne me regarde pas : vous vous arrangerez avec l’Eternel . Vous pouvez vous entraider, vous entretuer, vous insulter et même forniquer : peu m’en chaut du moment que vous ne tentiez rien de violent contre moi ou mon cousin, dans lequel cas je me verrais obligé d’abréger votre vie sans vous donner le temps du repentir.

La maison est isolée et il n’y a personne à moins de 3 kilomètres, donc inutile d’appeler : personne ne vous entendra et personne ne viendra. Je vous garderai le temps qu’il faudra avant de vous permettre de rejoindre vos conjoint pour un repos éternel. Des questions ?

– Est-ce qu’on pourrait enfin savoir ce qui nous vaut l’honneur de votre invitation ?

– Je vois que vous savez encore plaisanter : c’est bien, votre bon moral va tous nous faciliter la tâche. Je crois qu’il est en effet venu le temps de vous rappeler votre crime.

Ma femme, sa sœur, ma mère, ma tante et une amie avaient décidé de partir ensemble en vacances balnéaires il y a de ça quelques années. Malgré mes réticences face à ce que je considérais comme un caprice, j’avais tenu à m’occuper des réservations. Je m’étais donc rendu dans une agence de voyage de Valence et avais choisi un vol pour Majorque. A peine arrivé à la maison, je recevais un téléphone de l’agence m’informant que les six dernières places du vol désiré venaient d’être réservées par internet, cinq minutes avant ma venue à l’agence et que cela avait échappé à l’employée chargée de la réservation. Mais ils me proposaient un autre vol, un peu plus tard dans la journée. Après avoir protesté pour la forme, j’avais accepté. Un mois plus tard, l’avion assurant la liaison Lyon-Majorque dans lequel se trouvait ma famille, s’écrasait dans la mer suite à une panne inexpliquée des deux réacteurs ou une explosion. L’enquête n’avait pas pu le prouver jusqu’à ces derniers jours où l’assassin qui avait posé la bombe a avoué son crime et payé de sa vie pour cela.

Vous imaginez bien la haine implacable qui s’imposait à moi, envers les passagers qui avaient pris la place de mes proches et se rendaient ainsi responsables de leur disparition. J’ai beaucoup prié et ai enfin compris que je ne retrouverais la paix intérieure qu’après avoir identifié et châtié les coupables. J’étais investi d’une mission divine : celle de leur faire prendre conscience de leur crime et de les remettre ensuite à Dieu qui décidera s’il daigne ou non leur faire partager la vie éternelle de ma famille trop tôt disparue.

Je n’eus donc de cesse, et cela m’a pris plus d’un an, de retrouver les auteurs de cette forfaiture et me débrouillai pour obtenir la liste des passagers que je réussis à pirater sur le site de la compagnie aérienne à partir de la date et l’horaire du vol. Ensuite, une fois les noms des 6 derniers passagers inscrits obtenus, il me fallut encore quelques semaines pour localiser ces gens-là. Une fois les adresses obtenues, j’ai procédé pas à pas, me rendant sur place, en Valais, à Fribourg et à Chiavari, surveillant mes cibles, notant leurs faits et gestes, leurs habitudes, les filant discrètement pendant plusieurs jours à chaque étape de mon plan

– Alors c’était donc nous et nos conjoints ces six passagers, vos cibles, mais nous n’avons jamais…

– Taisez-vous ! Vous m’avez demandé des explications, je vous en donne mais vous n’avez pas droit à tenter de vous excuser ou de vous justifier.

– Mais nous….

– Taisez-vous j’ai dit, ou vous n’en saurez pas plus. OUI c’était vous !! Vous étiez les derniers, pour les dernières places, à vous enregistrer pour ce vol que voulaient prendre mes proches. Ce qui est fait est fait et je ne veux ni excuses ni explications. Vous n’aviez peut-être pas l’intention de tuer ma famille, mais vos décisions du moment l’ont fait et je vous tiens pour responsables. Si vous n’aviez pas été aussi avides et pressés d’aller vous dorer sur les plages des îles Baléares, si vous aviez attendu un peu, c’est vous qui auriez été dans le vol suivant et mon épouse et ma mère seraient toujours en vie tout comme la mère de mon pauvre cousin Yann que j’ai recueilli malgré sa faiblesse d’esprit.

C’est le diable qui vous a inspiré. En vous faisant payer ce que vous avez commis, c’est le malin que je combats. Je voulais vous voir souffrir autant que j’ai souffert de la perte de ma famille. C’est la raison pour laquelle je décidai de n’éliminer que vos conjoints et de vous enlever pour vous voir souffrir ce deuil aussi longtemps que moi jusqu’à votre capture, c’est à dire un peu plus de deux ans.

J’aurais pu vous tuer tous les six mais ma mission est de vous permettre de racheter vos fautes dans cette longue attente de la mort et de vous ouvrir ainsi les portes du salut éternel pour vous et vos conjoints. Je vous en ai d’ailleurs tous informés par ce message laissé auprès de vos compagnons et compagne et que vous n’avez même pas chercher à méditer : « Puisses-tu ainsi expier ta faute, Dieu, peut-être, te pardonnera ».

Maintenant, tout est dit et je vous laisse