Chapitre 9 : Ratés de peu  (suite)

Yann était nerveux, posait trente six mille questions et cela irritait Jean-Rodolphe. Son cousin avait toujours vécu dans la maison de son cousin depuis la mort de sa mère. Or, le mas de Jean-Rodolphe n’était distant que de quelques kilomètres de la maison où il avait grandi. Son univers se résumait donc à ce petit coin de la Drôme dans les environs de Chabeuil et il avait du mal à accepter qu’il devrait désormais habiter ailleurs et que toutes ses questions, sur un éventuel retour « à la maison » restaient sans réponse.

Son nouvel univers le déstabilisait. Il avait perdu ses repères. Il n’aimait pas ces immenses montagnes qui les entouraient pas plus que l’isolement dans lequel ils se trouvaient. Le village le plus proche, Planpincieux, dans le val Ferret italien, se trouvait à plus de trente minutes de voiture, la petite route permettant d’accéder à leur maison étant à peine carrossable.

Le chalet était pourtant spacieux et confortables. Il était composé de 6 pièces et d’une grande cave boisée aménagée à l’époque en carnotzet ( on appelle ainsi dans le patois romand et haut-savoyard une petite cave aménagée où l’on stocke et déguste du vin entre amis) par l’oncle paternel de Jean-Rodolphe qui l’avait acquis au tout début des années 80 pour plaire à son épouse, une valdotaine de Courmayeur. Son épouse décédée dans un accident de montagne, l’oncle se laissa quasiment mourir de chagrin en 1992. Le chalet était revenu à son unique héritier vivant : son neveu Jean-Rodolphe.

Jean-Rodolphe ne s’y était que rarement intéressé, se contentant d’y revenir une fois par année, pour le nettoyer et procéder lui-même à quelques aménagements sans avoir recours à des artisans locaux. Il avait ainsi aménagé des toilettes et une salle d’eau à côté du carnotzet et amélioré l’isolation thermique et phonique de l’ensemble du bâtiment. Il n’en n’avait parlé à personne et avait laissé dans le chalet toutes les preuves qu’il en était propriétaire. Il n’avait rien gardé à son domicile de français de Peyrus. Les seules preuves de l’existence de ce chalet et de l’identité de son propriétaire devaient figurer à quelque part dans les archives cadastrales et fiscales de la municipalité de Courmayeur dont dépendait Planpincieux. Il était persuadé que personne ne penserait à se renseigner à la commune et savait que tous les cadastres ne figuraient pas encore en détails sur les informations accessibles au public et même aux autorités étrangères par internet.

Persuadé que le Malin était en train d’étendre sa domination sur le monde, Jean-Rodolphe avait prévu de faire de cette maison isolée, loin du village, au pied des montagnes mais encore dans une zone boisée, un refuge dans lequel il pourrait échapper aux forces maléfiques de l’antéchrist qui étendaient leur domination sur le monde. Il y avait stocké des quantités d’aliments déshydratés et des boîtes de conserves et renouvelait chaque deux ans des denrées périssables de longue conservation comme les pâtes et le riz. L’eau d’une source privée, captée, était abondante et pourvoyait aux besoins des habitants du chalet en eau potable et sanitaire. L’électricité était assurée par une petite éolienne domestique et des panneaux solaires, ce qui lui évitait d’avoir recours au réseau public.

Imaginant qu’il aurait peut-être à se défendre, il avait laissé sur place, il y a quelques années, deux revolvers achetés au noir à Lyon.

Maintenant, il avait également amené un fusil à pompes de calibre 12, sa carabine de calibre 7,65. sans compter le fusil de chasse traditionnel et acquis légalement, qu’il avait pris soin d’emporter dans sa fuite. En plus, il y avait du réseau et Jean-Rodolphe avait acquis un téléphone et une tablette numérique à cartes pré-payées permettant d’accéder à internet. Bref, il pensait en avoir fait un lieu idéal de survie.

Le trajet ne s’était pas déroulé sans problèmes. D’abord, ses hôtes avaient bien traîné une heure avant que le somnifère versé dans la soupe ne fasse effet. Enfin, Yann n’arrêtait pas de demander pourquoi on devait les transporter dans la camionette, pourquoi on devait partir, pourquoi son cousin avait installé les toasters avec ces réveils bizarres dans la cuisine et l’atelier. Jean-Rodolphe avait du élever la voix pour faire cesser ses questions.

Ensuite, son Peugeot Boxer avait commencé à donner des signes de faiblesse peu après la sortie de Chambéry. Il avait continué tant bien que mal, à faible allure, jusqu’à Bourg-St-Maurice qu’il avait atteint vers 2 heures du matin. Là une occasion s’était offerte à lui avec ce magnifique 4×4 Mercedes parqué devant cet hôtel que le propriétaire, distrait ou inconscient, avait laissé ouvert. Il lui avait bien fallu 15 minutes avec l’aide de Yann qu’il devait houspiller sans cesse pour transférer ses prisonniers endormis et réussir à mettre le contact, débloquer le volant et démarrer.

Après, en descendant sur la vallée d’Aoste, il y avait eu ces imbéciles de douaniers italiens qui avaient voulu contrôler son véhicule. Il ne voulait pas prendre de risques. A peine le premier arrivait à la hauteur de sa portière que Jean-Rodolphe avait tiré, l’atteignant au cou et le tuant net. Son collègue qui se tenait juste à côté tenta de dégainer son pistolet mais fut fauché en pleine poitrine par de la chevrotine à sanglier jaillissant du deuxième canon du fusil de chasse. Enfin, il avait fallu rouler très vite pour arriver ici avant le jour afin d’éviter que l’on ne repère son véhicule dans le cas où le propriétaire aurait déjà signalé le vol. Il réussit malgré tout à dissimuler le tout-terrain Mercedes dans la grange avant l’aube.

Mais maintenant, il était là et comptait bien aller jusqu’au bout de ce qu’il considérait comme une mission divine. Il lui restait maintenant presque 13 mois pour l’ accomplir. Et tant pis pour ses hôtes cette fois : les conditions de vie seraient plus sommaires et la nourriture moins variée. Mais ils l’avaient cherché. Sans ces messages dans les bouteilles, il n’aurait pas eu à prendre la précaution de quitter sa maison. Il ignorait par contre que l’envoi du colis au détenu Chanfêlé avait permis que son portrait-robot, puis sa photo depuis son départ de Peyrus, fassent l’objet d’un appel à témoin et d’une large diffusion dans les médias.

Il ne l’apprit que dans la nuit de son arrivée en consultant les journaux en ligne sur son portable. Il se félicita de son empressement à quitter son domicile de Peyrus avec ses prisonniers et de l’incendie qui devait avoir effaçé toutes les traces, mais apparemment pour rien puisque tant l’assassinat de Chanfêlé que les meurtres et les enlèvements lui étaient attribués.

Il se demanda où il pouvait bien avoir commis une erreur et se félicita des préparatifs antérieurs dans ce chalet qui lui permettraient de passer sous les radars pendant longtemps, au moins jusqu’à la fin de son engagement à faire justice espérait-il. Il faudrait aussi qu’il surveille et cadre son cousin au maximum. Au besoin, si ce dernier devenait trop encombrant et mettait en péril ses projets, il se dit qu’il devrait peut-être l’envoyer rejoindre sa mère, car après tout, ce serait peut-être faire œuvre de miséricorde que de procéder ainsi.

( à suivre)