Thomas Brasey

Boaventura

Du 19 août au 23 septembre 2018

Vernissage le samedi 18 août dès 17h30

Galerie librairie FOCALE, Place du Château 4, 1260 Nyon

En 1819, 2000 Suisses émigrèrent au Brésil poussés par la famine et la crise économique. Les difficultés de la traversée dues à l’organisation déficiente et aux maladies furent lourdes de conséquence: chaque septième colon mourut. Ceux qui en réchappèrent fondèrent la colonie de peuplement de Nova Friburgo dans les montagnes proches de Rio de Janeiro. Lorsqu’il s’avéra que le rendement de la terre était insuffisant pour nourrir tout le monde, la communauté se sépara. Certains colons rentrèrent à Rio où ils vécurent dans la misère ou d’activités criminelles. D’autres s’aventurèrent plus au nord où ils firent des affaires prospères dans la culture du café, notamment grâce au travail des esclaves.

La raison de cette émigration était due à l’éruption du volcan indonésien Tambora et à ses conséquences néfastes sur les récoltes en Suisse. Un émissaire du canton de Fribourg négocia ainsi en octobre 1817 avec le roi du Brésil pour obtenir un contrat de colonisation. Les premiers colons s’embarquèrent à Estavayer-le-Lac le 4 juillet 1819. Parmi les 2000 émigrants, 830 provenaient du canton de Fribourg, 140 du canton de Lucerne et le reste d’autres régions de la Suisse. Pour les autorités, cette émigration constituait également une opportunité bienvenue de se débarrasser des individus les moins désirés de la société. Cet événement historique représente un exemple remarquable d’histoire «connectée» qui trouve écho dans le présent: l’émigration due à des phénomènes climatiques et économiques.

Raconteur d’histoires, auteur et metteur en scène

Le travail de Thomas Brasey (*1980, vit et travaille à Lausanne) documente l’actuelle ville de Nova Friburgo et évoque de manière très personnelle l’aventure vécue par les colons suisses. Sa série en trois parties comprend des paysages et des portraits réalisés à Nova Friburgo et aux alentours, ainsi que des natures mortes d’objets mises en scène en studio: ces différents éléments constituent des indices subtils faisant référence aux épisodes de l’histoire des migrants. Les paysages décrivent ainsi les étapes du voyage effectué par les émigrants que le photographe a suivies entre l’arrivée à Rio jusqu’à la destination de Nova Friburgo. Comme souvent dans le travail de Thomas Brasey, ces paysages ont l’air éteints et dénués de sens. Ils contrastent de manière ironique avec le sens historiquement attribué au lieu, ce qui est encore renforcé par la grandeur de la représentation photographique.

Il en va de même pour les portraits des descendants des colons: ils interrogent et remettent en cause la définition souvent simpliste de la notion d’identité. Ces personnes sont-elles des Suisses et des Brésiliens? Où se situe la frontière entre eux et nous. Quel est le poids de l’origine en regard des autres vecteurs d’identité comme la classe sociale, le travail, l’âge ou le genre?

Les photographies en noir et blanc prises en studio évoquent pour leur part de manière subtile le combat pour la survie mené par les émigrants. L’image d’un requin blanc renvoie ainsi aux nombreuses funérailles qui ont eu lieu en mer, mais aussi aux pratiques des promoteurs sans scrupules qui organisèrent l’expédition brésilienne. Les débris d’une bouteille d’alcool symbolise l’absence de perspectives pour les migrants, le glissement dans la criminalité et la déchéance morale. Le moustique anophèle est synonyme de malaria, une maladie dont les émigrants ont durement souffert. Le fait que la plupart des objets représentés proviennent du présent permet à l’observateur de les déchiffrer. Ils témoignent de la puissance narrative et de l’inventivité d’un photographe qui se veut à la fois raconteur d’histoires, auteur et metteur en scène.

A travers son procédé stylistique, Thomas Brasey donne visuellement corps à une histoire documentée essentiellement par de la correspondance et des journaux personnels mais pratiquement dépourvue d’images. Au-delà du rapprochement historique, il pose des questions concernant la tragique crise migratoire actuelle et nous rappelle qu’il n’y a pas si longtemps, des Européens quittaient leur pays à la recherche de conditions de vie meilleures. La démarche de Thomas Brasey en termes de médiation, d’interprétation et de mise en scène prouve non pas un déficit du documentaire, mais un dispositif stylistique créatif qui conduit à un récit hautement esthétique, raffiné et pertinent.

(adapté du texte original de Sascha Renner, Coalmine Winterthur)

Le travail «Boaventura» a été réalisé dans le cadre de la 10ème Enquête photographique fribourgeoise. Il a été présenté au Musée gruérien (Bulle) et à Coalmine Winterthur. Un livre éponyme est paru aux éditions Kehrer (2017).

Remerciements au Musée gruérien (Bulle)

Biographie

Thomas Brasey (*1980) vit et travaille à Lausanne. Après avoir terminé une thèse de doctorat en chimie, il commence à étudier la photographie. Il obtient en 2011 un bachelor en communication visuelle de l’école cantonale d’art de Lausanne (ECAL) et travaille depuis en tant que photographe indépendant.